Le droit d’examiner ce qu’on doit croire est le fondement du protestantisme. Les premiers réformateurs ne l’entendaient pas ainsi : ils croyaient pouvoir placer les colonnes d’Hercule de l’esprit humain au terme de leurs propres lumières ; mais ils avaient tort d’espérer qu’on se soumettrait à leurs décisions comme infaillibles, eux qui rejetaient toute autorité de ce genre dans la religion catholique. Le protestantisme devait donc suivre le développement et les progrès des lumières, tandis que le catholicisme se vantait d’être immuable au milieu des vagues du temps.
Parmi les écrivains allemands de la religion protestante, il a existé diverses manières de voir, qui successivement ont occupé l’attention. Plusieurs savants ont fait des recherches inouïes sur l’Ancien et le Nouveau Testament. Michaelis a étudié les langues, les antiquités et l’histoire naturelle de l’Asie, pour interpréter la Bible : et tandis qu’en France l’esprit philosophique plaisantait sur le christianisme, on en faisait en Allemagne un objet d’érudition. Bien que ce genre de travail pût, à quelques égards, blesser les âmes religieuses, quel respect ne suppose-t-il pas pour le livre, objet d’un examen aussi sérieux ! Ces savants n’attaquèrent ni le dogme, ni les prophéties, ni les miracles ; mais il en vint après eux un grand nombre qui voulurent donner une explication toute naturelle à la Bible et au Nouveau Testament, et qui, considérant l’une et l’autre, simplement comme de bons écrits d’une lecture instructive, ne voyaient dans les mystères que des métaphores orientales.
Ces théologiens s’appelaient raisonnables, parce qu’ils croyaient dissiper tous les genres d’obscurité ; mais c’était mal diriger l’esprit d’examen que de vouloir l’appliquer aux vérités qu’on ne peut pressentir que par l’élévation et le recueillement de l’âme. L’esprit d’examen doit servir à reconnaître ce qui est supérieur à la raison, comme un astronome marque les hauteurs auxquelles la vue de l’homme n’atteint pas : ainsi donc, signaler les régions incompréhensibles, sans prétendre ni les nier, ni les soumettre au langage, c’est se servir de l’esprit d’examen selon sa mesure et selon son but.
L’interprétation savante ne satisfait pas plus que l’autorité dogmatique. L’imagination et la sensibilité des Allemands ne pouvaient se contenter de cette sorte de religion prosaïque, qui accordait un respect de raison au christianisme. Herder, le premier, fit renaître la foi par la poésie : profondément instruit dans les langues orientales, il avait pour la Bible un genre d’admiration semblable à celui qu’un Homère sanctifié pourrait inspirer. La tendance naturelle des esprits, en Allemagne, est de considérer la poésie comme une sorte de don prophétique, précurseur des dons divins ; ainsi ce n’était point une profanation de réunir à la croyance religieuse l’enthousiasme qu’elle inspire.
Herder n’était pas scrupuleusement orthodoxe ; cependant il rejetait, ainsi que ses partisans, les commentaires érudits qui avaient pour but de simplifier la Bible, et qui l’anéantissaient en la simplifiant. Une sorte de théologie poétique, vague, mais animée, libre, mais sensible, tint la place de cette école pédantesque, qui croyait marcher vers la raison en retranchant quelques miracles de cet univers, et cependant le merveilleux est à quelques égards peut-être plus facile encore à concevoir que ce qu’on est convenu d’appeler le naturel.
Schleiermacher, le traducteur de Platon, a écrit sur la religion des discours d’une rare éloquence ; il combat l’indifférence qu’on appelait tolérance, et le travail destructeur qu’on faisait passer pour un examen impartial. Schleiermacher n’est pas non plus un théologien orthodoxe ; mais il montre, dans les dogmes religieux qu’il adopte, de la force de croyance, et une grande vigueur de conception métaphysique. Il a développé avec beaucoup de chaleur et de clarté le sentiment de l’infini, dont j’ai parlé dans le chapitre précédent. On peut appeler les opinions religieuses de Schleiermacher et de ses disciples une théologie philosophique.
Enfin Lavater et plusieurs hommes de talent se sont ralliés aux opinions mystiques, telles que Fénelon en France, et divers écrivains de tous les pays les ont conçues.
Lavater a précédé quelques-uns des hommes que j’ai cités ; néanmoins c’est depuis un petit nombre d’années surtout, que la doctrine dont il peut être considéré comme un des principaux chefs, a pris une grande faveur en Allemagne. L’ouvrage de Lavater sur la physionomie est plus célèbre que ses écrits religieux ; mais ce qui le rendait surtout remarquable, c’était son caractère personnel ; il y avait en lui un rare mélange de pénétration et d’enthousiasme ; il observait les hommes avec une finesse d’esprit singulière, et s’abandonnait avec une confiance absolue à des idées qu’on pourrait nommer superstitieuses ; il avait de l’amour-propre, et peut-être cet amour-propre a-t-il été la cause de ses opinions bizarres sur lui-même et sur sa vocation miraculeuse : cependant rien n’égalait la simplicité religieuse et la candeur de son âme ; on ne pouvait voir sans étonnement, dans un salon de nos jours, un ministre du saint Évangile inspiré comme les apôtres, et spirituel comme un homme du monde. Le garant de la sincérité de Lavater, c’étaient ses bonnes actions et son beau regard, qui portait l’empreinte d’une inimitable vérité.
Les écrivains religieux de l’Allemagne actuelle sont divisés en deux classes très distinctes, les défenseurs de la réformation et les partisans du catholicisme. J’examinerai à part les écrivains de ces diverses opinions ; mais ce qu’il importe d’affirmer avant tout, c’est que si le nord de l’Allemagne est le pays où les questions théologiques ont été le plus agitées, c’est en même temps celui où les sentiments religieux sont le plus universels ; le caractère national en est empreint ; et le génie des arts et de la littérature y puise toute son inspiration. Enfin, parmi les gens du peuple, la religion a, dans le nord de l’Allemagne, un caractère idéal et doux qui surprend singulièrement, dans un pays dont on est accoutumé à croire les mœurs très rudes.
Une fois, en voyageant de Dresde à Leipzig, je m’arrêtai le soir à Meissen, petite ville placée sur une hauteur, au-dessus de la rivière, et dont l’église renferme des tombeaux consacrés à d’illustres souvenirs. Je me promenais sur l’esplanade, et je me laissais aller à cette rêverie que le coucher du soleil, l’aspect lointain du paysage, et le bruit de l’onde qui coule au fond de la vallée, excitent si facilement dans notre âme ; j’entendis alors les voix de quelques hommes du peuple, et je craignais d’écouter des paroles vulgaires, telles qu’on en chante ailleurs dans les rues. Quel fut mon étonnement, lorsque je compris le refrain de leur chanson : Ils se sont aimés, et ils sont morts avec l’espoir de se retrouver un jour ! Heureux pays, que celui où de tels sentiments sont populaires, et répandent jusque dans l’air qu’on respire je ne sais quelle fraternité religieuse, dont l’amour pour le ciel et la pitié pour l’homme sont le touchant lien !