Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées sont marquées par des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à fleurs. Toutes ces pierres sont égales ; aucun de ces arbustes ne s’élève au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts : Il est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie. Admirable expression pour désigner le terme de notre vie ! Les anciens disaient : Il a vécu, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, pour en dérober l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance.

Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière qui est placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps modernes, une armée toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même le service des morts, décidée qu’elle était à conquérir l’immortalité[18].

[18] C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je faisais allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de camp du général français vint proposer à la garnison de la ville de se rendre, et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la place publique ; il vit sur cette place et dans l’église tendue de noir, les soldats et les officiers à genoux, entendant le service des morts. En effet, bien peu de ces guerriers vivent encore, et les habitants de la ville ont aussi partagé le sort de leurs défenseurs.

La communion des Moraves ne peut point s’adapter à l’état social, tel que les circonstances nous le commandent ; mais comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le catholicisme seul parlait à l’imagination, il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion, est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière épuisent toute la puissance de l’attendrissement ; et plus la croyance est simple, plus le culte cause d’émotion.

CHAPITRE IV
Du Catholicisme.

La religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout autre pays. La paix de Westphalie ayant fixé les droits des différentes religions, elles ne craignent plus leurs envahissements mutuels ; et d’ailleurs le mélange des cultes, dans un grand nombre de villes, a nécessairement amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les opinions religieuses, comme dans les opinions politiques, on se fait de ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours par leur présence ; la sympathie nous montre un semblable dans celui qu’on croyait son ennemi.

Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux lumières que le catholicisme, les catholiques, en Allemagne, se sont mis sur une espèce de défensive qui nuit beaucoup au progrès des idées. Dans les pays où la religion catholique régnait seule, tels que la France et l’Italie, on a su la réunir à la littérature et aux beaux-arts ; mais en Allemagne, où les protestants se sont emparés, par les universités et par leur tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études littéraires et philosophiques, les catholiques se sont crus obligés de leur opposer un certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer dans la carrière de l’imagination et de la pensée. La musique est le seul des beaux-arts porté, dans le midi de l’Allemagne, à un plus haut degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on ne compte comme l’un des beaux-arts un certain genre de vie commode, dont les jouissances s’accordent assez bien avec le repos de l’esprit.

Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère, tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs célèbres, ni d’écrivains religieux à citer ; rien n’y excite le mouvement de l’âme ; l’on y prend la religion comme une chose de fait, où l’enthousiasme n’a point de part, et l’on dirait que, dans un culte si bien consolidé, l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on n’exerce plus la pensée.

La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques en Allemagne, depuis trente ans, les a presque tous ramenés aux sentiments religieux. Ils s’en étaient un peu écartés, lorsque l’impulsion nécessaire pour propager la tolérance avait dépassé son but ; mais, en rappelant l’idéalisme dans la métaphysique, l’inspiration dans la poésie, la contemplation dans les sciences, on a renouvelé l’empire de la religion, et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour jamais, du moins en théorie, le matérialisme et toutes ses applications funestes. Au milieu de cette révolution intellectuelle, si féconde en nobles résultats, quelques hommes ont été trop loin, comme il arrive toujours dans les oscillations de la pensée.

On dirait que l’esprit humain se précipite toujours d’un extrême à l’autre, comme si les opinions qu’il vient de quitter se changeaient en remords pour le poursuivre. La réformation, disent quelques écrivains de la nouvelle école, a été la cause de plusieurs guerres de religion ; elle a séparé le nord du midi de l’Allemagne ; elle a donné aux Allemands la funeste habitude de se combattre les uns les autres, et ces divisions leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. Enfin, la réformation, en introduisant l’esprit d’examen, a rendu l’imagination aride, et mis le doute à la place de la foi ; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, revenir à l’unité de l’Église en retournant au catholicisme.