De tout temps, et dans tous les pays, il a existé des associations secrètes, dont les membres avaient pour but de se fortifier mutuellement dans la croyance à la spiritualité de l’âme ; les mystères d’Éleusis, chez les païens, la secte des Esséniens, chez les Hébreux, étaient fondés sur cette doctrine, qu’on ne voulait pas profaner en la livrant aux plaisanteries du vulgaire. Il y a près de trente ans qu’à Wilhelms-Bad il y eut une assemblée de francs-maçons présidée par le duc de Brunswick ; cette assemblée avait pour objet la réforme des francs-maçons d’Allemagne, et il paraît que les opinions mystiques en général, et celles de Saint-Martin en particulier, influèrent beaucoup sur cette réunion. Les institutions politiques, les relations sociales, et souvent même celles de famille, ne prennent que l’extérieur de la vie : il est donc naturel que de tout temps on ait cherché quelque manière intime de se reconnaître et de s’entendre ; et tous ceux dont le caractère a quelque profondeur se croient des adeptes et cherchent à se distinguer par quelques signes du reste des hommes. Les associations secrètes dégénèrent avec le temps ; mais leur principe est presque toujours un sentiment d’enthousiasme comprimé par la société.
Il y a trois classes d’illuminés : les illuminés mystiques, les illuminés visionnaires, et les illuminés politiques. La première, celle dont Jacob Bœhme, et dans le dernier siècle, Pasqualis et Saint-Martin peuvent être considérés comme les chefs, tient par divers liens à cette Église intérieure, sanctuaire de ralliement pour tous les philosophes religieux ; ces illuminés s’occupent uniquement de la religion, et de la nature interprétée par les dogmes de la religion.
Les illuminés visionnaires, à la tête desquels on doit placer le Suédois Swedenborg, croient que par la puissance de la volonté ils peuvent faire apparaître des morts et opérer des miracles. Le feu roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, a été induit en erreur par la crédulité de ces hommes, ou par leurs ruses, qui avaient l’apparence de la crédulité. Les illuminés idéalistes dédaignent ces illuminés visionnaires comme des empiriques ; ils méprisent leurs prétendus prodiges, et pensent que la merveille des sentiments de l’âme doit l’emporter à elle seule sur toutes les autres.
Enfin, des hommes qui n’avaient pour but que de s’emparer de l’autorité dans tous les États, et de se faire donner des places, ont pris le nom d’illuminés ; leur chef était un Bavarois, Weishaupt, homme d’un esprit supérieur, et qui avait très bien senti la puissance qu’on pouvait acquérir en réunissant les forces éparses des individus, et en les dirigeant toutes vers un même but. Un secret, quel qu’il soit, flatte l’amour-propre des hommes ; et quand on leur dit qu’ils sont de quelque chose dont leurs pareils ne sont pas, on acquiert toujours de l’empire sur eux. L’amour-propre se blesse de ressembler à la multitude ; et dès qu’on veut donner des marques de distinction, connues ou cachées, on est sûr de mettre en mouvement l’imagination de la vanité, la plus active de toutes.
Les illuminés politiques n’avaient pris des autres illuminés que quelques signes pour se reconnaître ; mais les intérêts, et non les opinions, leur servaient de point de ralliement. Ils avaient pour but, il est vrai, de réformer l’ordre social sur de nouveaux principes ; toutefois, en attendant l’accomplissement de ce grand œuvre, ce qu’ils voulaient d’abord, c’était de s’emparer des emplois publics. Une telle secte a, par tout pays, bien des adeptes qui s’initient d’eux-mêmes à ses secrets : en Allemagne cependant, cette secte est la seule peut-être qui ait été fondée sur une combinaison politique ; toutes les autres sont nées d’un enthousiasme quelconque, et n’ont eu que la recherche de la vérité pour but.
Parmi les hommes qui s’efforcent de pénétrer les secrets de la nature, il faut compter les alchimistes, les magnétiseurs, etc. Il est probable qu’il y a beaucoup de folie dans ces prétendues découvertes ; mais qu’y peut-on trouver d’effrayant ? Si l’on arrivait à reconnaître dans les phénomènes physiques ce qu’on appelle du merveilleux, on en aurait avec raison de la joie. Il y a des moments où la nature paraît une machine qui se meut constamment par les mêmes ressorts, et c’est alors que son inflexible régularité fait peur ; mais quand on croit entrevoir en elle quelque chose de spontané comme la pensée, un espoir confus s’empare de l’âme, et nous dérobe au regard fixe de la nécessité.
Au fond de tous ces essais et de tous ces systèmes scientifiques et philosophiques, il y a toujours une tendance très marquée vers la spiritualité de l’âme. Ceux qui veulent deviner les secrets de la nature sont très opposés aux matérialistes ; car c’est toujours dans la pensée qu’ils cherchent la solution de l’énigme du monde physique. Sans doute un tel mouvement dans les esprits pourrait conduire à de grandes erreurs ; mais il en est ainsi de tout ce qui est animé ; dès qu’il y a vie, il y a danger.
Les efforts individuels finiraient par être interdits, si l’on s’asservissait à la méthode qui régulariserait les mouvements de l’esprit, comme la discipline commande à ceux du corps. Le problème consiste donc à guider les facultés sans les comprimer ; et l’on voudrait qu’il fût possible adapter à l’imagination des hommes l’art encore inconnu de s’élever avec des ailes, et de diriger le vol dans les airs.
CHAPITRE IX
De la contemplation de la nature.
En parlant de l’influence de la nouvelle philosophie sur les sciences, j’ai déjà fait mention de quelques-uns des nouveaux principes adoptés en Allemagne, relativement à l’étude de la nature ; mais comme la religion et l’enthousiasme ont une grande part dans la contemplation de l’univers, j’indiquerai d’une manière générale les vues politiques et religieuses qu’on peut recueillir à cet égard dans les ouvrages allemands.