L’esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi dire passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté se retrouve dans tous les rapports intimes; mais cette énergie sévère, qui commandait aux hommes tant de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et faisait de la vie entière une œuvre sainte où dominait toujours la même pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n’a laissé dans l’Allemagne qu’une empreinte effacée. Rien de grand ne s’y fera désormais que par l’impulsion libérale qui a succédé dans l’Europe à la chevalerie.
CHAPITRE V
De l’Allemagne méridionale.
Il était assez généralement reconnu qu’il n’y avait de littérature que dans le nord de l’Allemagne, et que les habitants du midi se livraient aux jouissances de la vie physique, pendant que les contrées septentrionales goûtaient plus exclusivement celles de l’âme. Beaucoup d’hommes de génie sont nés dans le midi, mais ils se sont formés dans le nord. On trouve non loin de la Baltique les plus beaux établissements, les savants et les hommes de lettres les plus distingués; et depuis Weimar jusqu’à Kœnigsberg, depuis Kœnigsberg jusqu’à Copenhague, les brouillards et les frimas semblent l’élément naturel des hommes d’une imagination forte et profonde.
Il n’est point de pays qui ait plus besoin que l’Allemagne de s’occuper de littérature; car la société y offrant peu de charmes, et les individus n’ayant pas pour la plupart cette grâce et cette vivacité que donne la nature dans les pays chauds, il en résulte que les Allemands ne sont aimables que quand ils sont supérieurs, et qu’il leur faut du génie pour avoir beaucoup d’esprit.
La Franconie, la Souabe et la Bavière, avant la réunion illustre de l’académie actuelle à Munich, étaient des pays singulièrement lourds et monotones: point d’arts, la musique exceptée, peu de littérature; un accent rude qui se prêtait difficilement à la prononciation des langues latines; point de société; de grandes réunions qui ressemblaient à des cérémonies plutôt qu’à des plaisirs; une politesse obséquieuse envers une aristocratie sans élégance; de la bonté, de la loyauté dans toutes les classes; mais une certaine raideur souriante, qui ôte tout à la fois l’aisance et la dignité. On ne doit donc pas s’étonner des jugements qu’on a portés, des plaisanteries qu’on a faites sur l’ennui de l’Allemagne. Il n’y a que les villes littéraires qui puissent vraiment intéresser, dans un pays où la société n’est rien, et la nature peu de chose.
On aurait peut-être cultivé les lettres dans le midi de l’Allemagne avec autant de succès que dans le nord, si les souverains avaient mis à ce genre d’étude un véritable intérêt; cependant, il faut en convenir, les climats tempérés sont plus propres à la société qu’à la poésie. Lorsque le climat n’est ni sévère ni beau, quand on vit sans avoir rien à craindre ni à espérer du ciel, on ne s’occupe guère que des intérêts positifs de l’existence. Ce sont les délices du Midi, ou les rigueurs du Nord, qui ébranlent fortement l’imagination. Soit qu’on lutte contre la nature ou qu’on s’enivre de ses dons, la puissance de la création n’en est pas moins forte, et réveille en nous le sentiment des beaux-arts, ou l’instinct des mystères de l’âme.
L’Allemagne méridionale, tempérée sous tous les rapports, se maintient dans un état de bien-être monotone, singulièrement nuisible à l’activité des affaires comme à celle de la pensée. Le plus vif désir des habitants de cette contrée paisible et féconde, c’est de continuer à exister comme ils existent; et que fait-on avec ce seul désir? Il ne suffit pas même pour conserver ce dont on se contente.
CHAPITRE VI
De l’Autriche[7].
Les littérateurs du nord de l’Allemagne ont accusé l’Autriche de négliger les sciences et les lettres; on a même fort exagéré l’espèce de gêne que la censure y établissait. S’il n’y a pas eu de grands hommes dans la carrière littéraire en Autriche, ce n’est pas autant à la contrainte qu’au manque d’émulation qu’il faut l’attribuer.
C’est un pays si calme, un pays où l’aisance est si tranquillement assurée à toutes les classes de citoyens, qu’on n’y pense pas beaucoup aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour le devoir que pour la gloire; les récompenses de l’opinion y sont si ternes, et ses punitions si douces, que, sans le mobile de la conscience, il n’y aurait pas de raison pour agir vivement dans aucun sens.