Le tact qu’exige la société, le besoin qu’elle donne de se mettre à la portée des différents esprits, tout ce travail de la pensée, dans ses rapports avec les hommes, serait certainement utile, à beaucoup d’égards, aux Allemands, en leur donnant plus de mesure, de finesse et d’habileté; mais dans ce talent de causer, il y a une sorte d’adresse qui fait perdre toujours quelque chose à l’inflexibilité de la morale; si l’on pouvait se passer de tout ce qui tient à l’art de ménager les hommes, le caractère en aurait sûrement plus de grandeur et d’énergie.

Les Français sont les plus habiles diplomates de l’Europe, et ces hommes, qu’on accuse d’indiscrétion et d’impertinence, savent mieux que personne cacher un secret, et captiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne déplaisent jamais que quand ils le veulent, c’est-à-dire, quand leur vanité croit trouver mieux son compte dans le dédain que dans l’obligeance. L’esprit de conversation a singulièrement développé chez les Français l’esprit plus sérieux des négociations politiques. Il n’est point d’ambassadeur étranger qui pût lutter contre eux en ce genre, à moins que, mettant absolument de côté toute prétention à la finesse, il n’allât droit en affaires, comme celui qui se battrait sans savoir l’escrime.

Les rapports des différentes classes entre elles étaient aussi très propres à développer en France la sagacité, la mesure et la convenance de l’esprit de société. Les rangs n’y étaient point marqués d’une manière positive, et les prétentions s’agitaient sans cesse dans l’espace incertain que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou perdre. Les droits du tiers-état, des parlements, de la noblesse, la puissance même du roi, rien n’était déterminé d’une façon invariable; tout se passait, pour ainsi dire, en adresse de conversation: on esquivait les difficultés les plus graves par les nuances délicates des paroles et des manières, et l’on arrivait rarement à se heurter ou à se céder, tant on évitait avec soin l’un et l’autre! Les grandes familles avaient aussi entre elles des prétentions jamais déclarées et toujours sous-entendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des rangs marqués n’auraient pu le faire. Il fallait étudier tout ce dont se composait l’existence d’un homme ou d’une femme, pour savoir le genre d’égards qu’on leur devait; l’arbitraire, sous toutes les formes, a toujours été dans les habitudes, les mœurs et les lois de la France: de là vient que les Français ont eu, si l’on peut s’exprimer ainsi, une si grande pédanterie de frivolité; les bases principales n’étant point affermies, on voulait donner de la consistance aux moindres détails. En Angleterre, on permet l’originalité aux individus, tant la masse est bien réglée! En France, il semble que l’esprit d’imitation soit comme un lien social, et que tout serait en désordre si ce lien ne suppléait pas à l’instabilité des institutions.

En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme à son poste, et l’on n’a pas besoin de tournures habiles, de parenthèses, de demi-mots, pour exprimer les avantages de naissance ou de titre que l’on se croit sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c’est la cour; en France, c’étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied d’égalité avec elle, et tous pouvaient l’espérer, et tous aussi pouvaient craindre de n’y jamais parvenir. Il en résultait que chacun voulait avoir les manières de cette société-là. En Allemagne, un diplôme vous y faisait entrer; en France, une faute de goût vous en faisait sortir; et l’on était encore plus empressé de ressembler aux gens du monde, que de se distinguer dans ce monde même par sa valeur personnelle.

Une puissance aristocratique, le bon ton et l’élégance, l’emportait sur l’énergie, la profondeur, la sensibilité, l’esprit même. Elle disait à l’énergie:—Vous mettez trop d’intérêt aux personnes et aux choses;—à la profondeur:—Vous me prenez trop de temps;—à la sensibilité:—Vous êtes trop exclusive;—à l’esprit enfin:—Vous êtes une distinction trop individuelle.—Il fallait des avantages qui tinssent plus aux manières qu’aux idées, et il importait de reconnaître dans un homme, plutôt la classe dont il était que le mérite qu’il possédait. Cette espèce d’égalité dans l’inégalité est très favorable aux gens médiocres, car elle doit nécessairement détruire toute originalité dans la façon de voir et de s’exprimer. Le modèle choisi est noble, agréable et de bon goût, mais il est le même pour tous. C’est un point de réunion que ce modèle; chacun, en s’y conformant, se croit plus en société avec ses semblables. Un Français s’ennuierait d’être seul de son avis comme d’être seul dans sa chambre.

On aurait tort d’accuser les Français de flatter la puissance par les calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; ils vont où tout le monde va, disgrâce ou crédit, n’importe: si quelques-uns se font passer pour la foule, ils sont bien sûrs qu’elle y viendra réellement. On a fait la révolution de France, en 1789, en envoyant un courrier qui, d’un village à l’autre, criait: armez-vous, car le village voisin s’est armé; et tout le monde se trouva levé contre tout le monde, ou plutôt contre personne. Si l’on répandait le bruit que telle manière de voir est universellement reçue, l’on obtiendrait l’unanimité, malgré le sentiment intime de chacun; l’on se garderait alors, pour ainsi dire, le secret de la comédie, car chacun avouerait séparément que tous ont tort. Dans les scrutins secrets, on a vu des députés donner leur boule blanche ou noire contre leur opinion, seulement parce qu’ils croyaient la majorité dans un sens différent du leur, et qu’ils ne voulaient pas, disaient-ils, perdre leur voix.

C’est par ce besoin social de penser comme tout le monde qu’on a pu s’expliquer, pendant la révolution, le contraste du courage à la guerre et de la pusillanimité dans la carrière civile. Il n’y a qu’une manière de voir sur le courage militaire; mais l’opinion publique peut être égarée relativement à la conduite qu’on doit suivre dans les affaires politiques. Le blâme de ceux qui vous entourent, la solitude, l’abandon vous menacent, si vous ne suivez pas le parti dominant; tandis qu’il n’y a dans les armées que l’alternative de la mort et du succès, situation charmante pour des Français, qui ne craignent point l’une et aiment passionnément l’autre. Mettez la mode, c’est-à-dire les applaudissements, du côté du danger, et vous verrez les Français le braver sous toutes ses formes; l’esprit de sociabilité existe en France depuis le premier rang jusqu’au dernier: il faut s’entendre approuver par ce qui nous environne; on ne veut s’exposer, à aucun prix, au blâme ou au ridicule, car dans un pays où causer a tant d’influence, le bruit des paroles couvre souvent la voix de la conscience.

On connaît l’histoire de cet homme qui commença par louer avec transport une actrice qu’il venait d’entendre; il aperçut un sourire sur les lèvres des assistants, il modifia son éloge; l’opiniâtre sourire ne cessa point, et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire: Ma foi! la pauvre diablesse a fait ce qu’elle a pu. Les triomphes de la plaisanterie se renouvellent sans cesse en France; dans un temps il convient d’être religieux, dans un autre de ne l’être pas; dans un temps d’aimer sa femme, dans un autre de ne pas paraître avec elle. Il a existé même des moments où l’on eût craint de passer pour niais si l’on avait montré de l’humanité, et cette terreur du ridicule qui, dans les premières classes, ne se manifeste d’ordinaire que par la vanité, s’est traduite en férocité dans les dernières.

Quel mal cet esprit d’imitation ne ferait-il pas parmi les Allemands! Leur supériorité consiste dans l’indépendance de l’esprit, dans l’amour de la retraite, dans l’originalité individuelle. Les Français ne sont tout-puissants qu’en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent toujours leur point d’appui dans les opinions reçues, quand ils veulent s’élancer au delà. Enfin, l’impatience du caractère français, si piquante en conversation, ôterait aux Allemands le charme principal de leur imagination naturelle, cette rêverie calme, cette vue profonde, qui s’aide du temps et de la persévérance pour tout découvrir.

Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité d’esprit; et cependant cette vivacité est surtout ce qui rend aimable en conversation. Lorsqu’une discussion s’appesantit, lorsqu’un conte s’allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, semblable à celle qu’on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d’un air. On peut être fatigant, néanmoins, à force de vivacité, comme on l’est par trop de lenteur. J’ai connu un homme de beaucoup d’esprit, mais tellement impatient, qu’il donnait à tous ceux qui causaient avec lui l’inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes, quand ils s’aperçoivent qu’ils fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant qu’on lui parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte qu’elles ne se prolongeassent; il inquiétait d’abord, et finissait par lasser en étourdissant: car quelque vite qu’on aille en fait de conversation, quand il n’y a plus moyen de retrancher que sur le nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute d’espace pour les exprimer.