«O bataille de Winfeld[25], sœur sanglante de la victoire de Cannes, je t’ai vue, les cheveux épars, l’œil en feu, les mains sanglantes, apparaître au milieu des harpes de Walhalla; en vain le fils de Drusus, pour effacer tes traces, voulait cacher les ossements blanchis des vaincus dans la vallée de la mort. Nous ne l’avons pas souffert, nous avons renversé leurs tombeaux, afin que leurs restes épars servissent de témoignage à ce grand jour; à la fête du printemps, d’âge en âge, ils entendront les cris de joie des vainqueurs.

«Il voulait, notre héros, donner encore des compagnons de mort à Varus; déjà, sans la lenteur jalouse des princes, Cæcina rejoignait son chef.

«Une pensée plus noble encore roulait dans l’âme ardente d’Hermann: à minuit, près de l’autel du dieu Thor[26], au milieu des sacrifices, il se dit en secret:—Je le ferai.

«Ce dessein le poursuit jusque dans vos jeux, quand la jeunesse guerrière forme des danses, franchit les épées nues, anime les plaisirs par les dangers.

«Le pilote, vainqueur de l’orage, raconte que, dans une île éloignée[27], la montagne brûlante annonce longtemps d’avance, par de noirs tourbillons de fumée, la flamme et les rochers terribles qui vont jaillir de son sein; ainsi, les premiers combats d’Hermann nous présageaient qu’un jour il traverserait les Alpes, pour descendre dans la plaine de Rome.

«C’est là que le héros devait ou périr ou monter au Capitole, et près du trône de Jupiter, qui tient dans sa main la balance des destinées, interroger Tibère et les ombres de ses ancêtres sur la justice de leurs guerres.

«Mais, pour accomplir son hardi projet, il fallait porter entre tous les princes l’épée du chef des batailles; alors ses rivaux ont conspiré sa mort, et maintenant il n’est plus, celui dont le cœur avait conçu la pensée grande et patriotique.

«D. As-tu recueilli mes larmes brûlantes? as-tu entendu mes accents de fureur, ô Héla! déesse qui punit?

«K. Voyez dans Walhalla, sous les ombrages sacrés, au milieu des héros, la palme de la victoire à la main, Siegmar s’avance pour recevoir son Hermann; le vieillard rajeuni salue le jeune héros; mais un nuage de tristesse obscurcit son accueil, car Hermann n’ira plus, il n’ira plus au Capitole interroger Tibère devant le tribunal des dieux».

Il y a plusieurs autres poèmes de Klopstock, dans lesquels, de même que dans celui-ci, il rappelle aux Allemands les hauts faits de leurs ancêtres les Germains; mais ces souvenirs n’ont presque aucun rapport avec la nation actuelle. On sent, dans ces poésies, un enthousiasme vague, un désir qui ne peut atteindre son but; et la moindre chanson nationale d’un peuple libre cause une émotion plus vraie. Il ne reste guère de traces de l’histoire ancienne des Germains; l’histoire moderne est trop divisée et trop confuse pour qu’elle puisse produire des sentiments populaires: c’est dans leur cœur seul que les Allemands peuvent trouver la source des chants vraiment patriotiques.