«Restez, restez! ne vous éloignez point, parce que je parle de celui au-devant duquel vous vous pressiez avec tant d’ardeur, quand la rumeur publique annonçait son arrivée, quand chacun s’écriait: Egmont vient, il vient. Alors les habitants des rues par lesquelles il devait passer s’estimaient heureux: dès qu’on entendait les pas de son cheval, chacun abandonnait son travail pour courir à sa rencontre, et le rayon qui partait de son regard colorait d’espérance et de joie vos visages abattus. Quelques-uns d’entre vous portaient leurs enfants sur le seuil de la porte, et les élevant dans leurs bras s’écriaient:—Voyez, c’est le grand Egmont, c’est lui, lui qui vous vaudra des temps plus heureux que ceux qu’ont supportés vos pauvres pères.—Vos enfants vous demanderont ce que sont devenus ces temps que vous leur avez promis? Eh quoi! nous perdons nos moments en paroles, vous êtes oisifs, vous le trahissez»!—Brackenbourg, l’ami de Clara, la conjure de s’en aller.—«Que dira votre mère»? s’écrie-t-il.

Clara.

«Penses-tu que je sois un enfant ou une insensée? Non, il faut qu’ils m’entendent; écoutez-moi, citoyens: Je vois que vous êtes troublés, et que vous ne pouvez vous-mêmes vous reconnaître à travers les dangers qui vous menacent; laissez-moi porter vos regards sur le passé, hélas! le passé d’hier. Songez à l’avenir; pouvez-vous vivre, vous laissera-t-on vivre? s’il périt. C’est avec lui que s’éteint le dernier souffle de votre liberté. Que n’était-il pas pour vous! Pour qui s’est-il donc exposé à des périls sans nombre? Ses blessures, ils les a reçues pour vous; cette grande âme tout entière occupée de vous, est maintenant renfermée dans un cachot, et les pièges du meurtre l’environnent; il pense à vous, il espère peut-être en vous. Il a besoin pour la première fois de vos secours, lui qui jusqu’à ce jour n’a fait que vous combler de ses dons.

Un Citoyen de Bruxelles, à Brackenbourg.

«Éloignez-la; elle nous afflige.

Clara.

«Eh quoi! je n’ai point de force, point de bras habiles aux armes comme les vôtres; mais j’ai ce qui vous manque, le courage et le mépris du péril: ne puis-je donc pas vous pénétrer de mon âme? Je veux aller au milieu de vous: un étendard sans défense a rallié souvent une noble armée; mon esprit sera comme une flamme en avant de vos pas; l’enthousiasme, l’amour, réuniront enfin ce peuple chancelant et dispersé».

Brackenbourg avertit Clara que l’on aperçoit non loin d’eux des soldats espagnols qui pourraient l’entendre.—«Mon amie, lui dit-il, voyez dans quel lieu nous sommes.

Clara.

«Dans quel lieu! sous le ciel, dont la voûte magnifique semblait s’incliner avec complaisance sur la tête d’Egmont quand il paraissait. Conduisez-moi dans sa prison, vous connaissez la route du vieux château; guidez mes pas, je vous suivrai».—Brackenbourg entraîne Clara chez elle, et sort de nouveau pour s’informer du comte d’Egmont: il revient; et Clara, dont la dernière résolution est prise, exige qu’il lui raconte ce qu’il a pu savoir.