La solitude est, pour les âmes agitées par de grandes passions, une situation très-dangereuse. Ce repos auquel la nature nous appelle, qui semble la destination immédiate de l'homme; ce repos dont la jouissance paraît devoir précéder le besoin même de la société, et devenir plus nécessaire encore après qu'on a longtemps vécu au milieu d'elle; ce repos est un tourment pour l'homme dominé par une grande passion. En effet, le calme n'existant qu'autour de lui contraste avec son agitation intérieure, et en accroît la douleur. C'est par la distraction qu'il faut d'abord essayer d'affaiblir une grande passion; il ne faut pas commencer la lutte par un combat corps à corps, et avant de se hasarder à vivre seul, il faut avoir déjà agi sur soi-même. Les caractères passionnés, loin de redouter la solitude, la désirent; mais cela même est une preuve qu'elle nourrit leur passion, loin de la détruire. L'âme, troublée par les sentiments qui l'oppressent, se persuade qu'elle soulagera sa peine en s'en occupant davantage; les premiers instants où le coeur s'abandonne à la rêverie sont pleins de charmes, mais bientôt cette jouissance le consume. L'imagination qui est restée la même, quoiqu'on ait éloigné d'elle ce qui semblait l'enflammer, pousse à l'extrême toutes les chances de l'inquiétude; dans son isolement elle s'entoure de chimères; l'imagination dans le silence et la retraite, n'étant frappée par rien de réel, donne une même importance à tout ce qu'elle invente. Elle veut se sauver du présent, et elle se livre à l'avenir, bien plus propre à l'agiter, bien plus conforme à sa nature. L'idée qui la domine, laissée stationnaire par les événements, se diversifie de mille manières par le travail de la pensée; la tête s'enflamme, et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude finit par effrayer l'homme malheureux; il croit à l'éternité de la douleur qu'il éprouve. La paix qui l'environne semble insulter au tumulte de son âme; l'uniformité des jours ne lui présente aucun changement même dans la peine. La violence d'un tel malheur au sein de la retraite est une nouvelle preuve de la funeste influence des passions; elles éloignent de tout ce qui est simple et facile, et quoiqu'elles prennent leur source dans la nature de l'homme, elles s'opposent sans cesse à sa véritable destination.

La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe. C'est au milieu du monde que souvent ses réflexions, ses résolutions l'abandonnent, que les idées générales les plus arrêtées cèdent aux impressions particulières; c'est là que le gouvernement de soi exige une main plus assurée: mais dans la retraite, le philosophe n'a de rapports qu'avec le séjour champêtre qui l'environne, et son âme est parfaitement d'accord avec les douces sensations que ce séjour inspire; elle s'en aide pour penser et vivre. Comme il est rare d'arriver à la philosophie sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables aux chimères de la jeunesse, l'âme, qui pour jamais y renonce, compose son bonheur d'une sorte de mélancolie qui a plus de charme qu'on ne pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les incidents de la campagne, sont tellement analogues à cette disposition morale, qu'on serait tenté de croire que la Providence a voulu qu'elle devînt celle de tous les hommes, et que tout concourût à la leur inspirer, lorsqu'ils atteignent l'époque où l'âme se lasse de travailler à son propre sort, se fatigue même de l'espérance, et n'ambitionne plus que l'absence de la peine. Toute la nature semble se prêter aux sentiments qu'ils éprouvent alors. Le bruit du vent, l'éclat des orages, le soir de l'été, les frimas de l'hiver; ces mouvements, ces tableaux opposés, produisent des impressions pareilles, et font naître dans l'âme cette douce mélancolie, vrai sentiment de l'homme, résultat de sa destinée, seule situation du coeur qui laisse à la méditation toute son action et toute sa force.

CHAPITRE III.

De l'Étude.

Lorsque l'âme est dégagée de l'empire des passions, elle permet à l'homme une grande jouissance; c'est l'étude, c'est l'exercice de la pensée, de cette faculté inexplicable dont l'examen suffirait à sa propre occupation, si, au lieu de se développer successivement, elle nous était accordée tout à coup dans sa plénitude.

Lorsque l'espoir de faire une découverte qui peut illustrer, ou de publier un ouvrage qui doit mériter l'approbation générale, est l'objet de nos efforts, c'est dans le traité des passions qu'il faut placer l'histoire de l'influence d'un tel penchant sur le bonheur; mais il y a dans le simple plaisir de penser, d'enrichir ses méditations par la connaissance des idées des autres, une sorte de satisfaction intime qui tient à la fois au besoin d'agir et de se perfectionner; sentiments naturels à l'homme, et qui ne l'astreignent à aucune dépendance.

Les travaux physiques apportent à une certaine classe de la société, par des moyens absolument contraires, des avantages à peu près-pareils dans leurs rapports avec le bonheur. Ces travaux suspendent l'action de l'âme, dérobent le temps; ils font vivre sans souffrir: l'existence est un bien dont on ne cesse pas de jouir; mais l'instant qui succède au travail rend plus doux le sentiment de la vie, et dans la succession de la fatigue et du repos, la peine morale trouve peu de place. L'homme qui occupe les facultés de son esprit obtient de même, par leur exercice, le moyen d'échapper aux tourments du coeur. Les occupations mécaniques calment la pensée en l'étouffant; l'étude, en dirigeant l'esprit vers des objets intellectuels, distrait de même des idées qui dévorent. Le travail, de quelque nature qu'il soit, affranchit l'âme des passions dont les chimères se placent au milieu des loisirs de la vie.

La philosophie ne fait du bien que par ce qu'elle nous ôte; l'étude rend une partie des plaisirs que l'on cherche dans les passions. C'est une action continuelle, et l'homme ne saurait renoncer à l'action; sa nature lui commande l'exercice des facultés qu'il tient d'elle. On peut proposer au génie de se plaire dans ses propres progrès, au coeur, de se contenter du bien qu'il peut faire aux autres; mais aucun genre de réflexion ne peut donner du bonheur dans le néant d'une éternelle oisiveté.

L'amour de l'étude, loin de priver la vie de l'intérêt dont elle a besoin, a tous les caractères de la passion, excepté celui qui cause tous ses malheurs, la dépendance du sort et des hommes. L'étude offre un but qui cède toujours en proportion des efforts, vers lequel les progrès sont certains, dont la route présente de la variété sans crainte de vicissitude, dont les succès ne peuvent être suivis de revers. Elle vous fait parcourir une suite d'objets nouveaux, elle vous fait éprouver une sorte d'événements qui suffisent à la pensée, l'occupent et l'animent sans aucun secours étranger. Ces jours si semblables pour le malheur, si uniformes pour l'ennui, offrent à l'homme dont l'étude remplit le temps beaucoup d'époques variées. Une fois il a saisi la solution d'un problème qui l'occupait depuis longtemps; une autre fois une beauté nouvelle l'a frappé dans un ouvrage inconnu; enfin, ses jours sont marqués entre eux par les différents plaisirs qu'il a conquis par sa pensée: et ce qui distingue surtout cette espèce de jouissance, c'est que l'avoir éprouvée la veille, vaut la certitude de la retrouver le lendemain. Ce qui importe, c'est de donner à son esprit cette impulsion, de se commander les premiers pas; ils entraînent à tous les autres. L'instruction fait naître la curiosité. L'esprit répugne de lui-même à ce qui est incomplet; il aime l'ensemble, il tend au but, et de même qu'il s'élance vers l'avenir, il aspire à connaître un nouvel enchaînement de pensées qui s'offre en avant de ses efforts et de son espérance.

Soit qu'on lise, soit qu'on écrive, l'esprit fait un travail qui lui donne à chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son étendue, et sans qu'aucune réflexion d'amour-propre se mêle à cette jouissance, elle est réelle, comme le plaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice du corps proportionné à ses forces. Quand Rousseau a peint les premières impressions de la statue de Pygmalion, avant de lui faire goûter le bonheur d'aimer, il lui a fait trouver une vraie jouissance dans la sensation du moi. C'est surtout en combinant, en développant des idées abstraites, en portant son esprit chaque jour au delà du terme de la veille, que la conscience de son existence morale devient un sentiment heureux et vif; et quand une sorte de lassitude succéderait à cette exertion de soi-même, ce serait aux plaisirs simples, au sommeil de la pensée, au repos enfin, mais non aux peines du coeur, que la fatigue du travail nous livrerait. L'âme trouve de vastes consolations dans l'étude et la méditation des sciences et des idées. Il semble que notre propre destinée se perde au milieu du monde qui se découvre à nos yeux; que des réflexions qui tendent à tout généraliser nous portent à nous considérer nous-mêmes comme l'une des mille combinaisons de l'univers, et qu'estimant plus en nous la faculté de penser que celle de souffrir, nous donnions à l'une le droit de classer l'autre. Sans doute, l'impression de la douleur est absolue pour celui qui l'éprouve, et chacun la ressent d'après soi seul. Cependant il est certain que l'étude de l'histoire, la connaissance de tous les malheurs qui ont été éprouvés avant nous, livrent l'âme à des contemplations philosophiques dont la mélancolie est plus facile à supporter que le tourment de ses propres peines. Le joug d'une loi commune à tous ne fait pas naître ces mouvements de rage qu'un sort sans exemple exciterait; en réfléchissant sur les générations qui se sont succédé au milieu des douleurs, en observant ces mondes innombrables où des milliers d'êtres partagent simultanément avec nous le bienfait ou le malheur de l'existence, l'intensité même du sentiment individuel s'affaiblit, et l'abstraction enlève l'homme à lui-même.