Je n'avois alors, je vous le jure, d'autre intention que de faire servir cet ascendant à notre bonheur réciproque. Mais le sentiment que vous inspirâtes à Léonce changea ma disposition. Je mettois une grande importance au mariage de ma fille avec lui, et je vous en ai, dans le temps, développé tous les motifs; ils étoient tels, que votre générosité même ne pouvoit diminuer leur influence sur mon sort: je ne pouvois, sans ce mariage, être dispensée de rendre compte de la fortune de M. de Vernon, ni donner une existence convenable à ma fille, ni conserver mon état à Paris.
Il y avoit quelques-unes de mes dettes que je ne vous avois pas avouées, entre autres celle à M. de Clarimin; je me croyois sûre de son silence; j'étois loin de penser qu'il fût capable de la conduite qu'il a tenue envers moi; je le connoissois depuis mon enfance; c'est le seul homme qui m'ait trompée: parce que, de tout temps, il s'est montré à moi comme très-immoral, et que j'ai cru par conséquent qu'il ne me cachoit rien. Une fois, malgré ma prudence accoutumée, je lui répondis une lettre un peu vive [Cette lettre ne s'est pas trouvée.]; elle l'a blessé. L'un des inconvéniens de l'habitude de la dissimulation, c'est qu'une seule faute peut détruire tout le fruit des plus grands efforts: le caractère naturel porte en lui-même de quoi réparer ses torts; le caractère qu'on s'est fait peut se soutenir, mais non se relever.
Je vous sus mauvais gré de vouloir enlever Léonce à ma fille, après que nous étions convenues ensemble de ce mariage. Si je vous avois parlé franchement, vous vous seriez sans doute justifiée; mais j'ai une aversion particulière pour les explications: décidée à ne pas faire connoître en entier ce que je pense, je déteste les momens que l'on destine à se tout dire; je conservai donc mon ressentiment contre vous, et il devint plus amer, étant contenu.
Le jour de la mort de M. d'Ervins, au moment même du dénoûment de cette funeste histoire, lorsque j'avois tout préparé pour m'opposer à votre mariage, vous m'avez montré tant de confiance, que je fus prête à vous avouer ce qui se passoit en moi; mais ce mouvement étoit si contraire à ma nature et à mes habitudes, que j'éprouvai dans tout mon être comme une sorte de roideur qui s'y opposoit. Mille hasards se réunirent pour aider à mes desseins: une lettre de la mère de Léonce, qui s'opposoit de la manière la plus solennelle à son mariage avec vous, arriva la veille même du jour où je devois lui parler; le public étoit convaincu que c'étoit l'amour de M. de Serbellane pour vous, qui l'avoit si vivement irrité contre un mot blessant que vous avoit dit M. d'Ervins. Ce que vous écriviez à Léonce étoit assez vague pour s'accorder avec ce qu'on pouvoit insinuer ou taire; les soins que vous preniez pour sauver la réputation de madame d'Ervins vous compromettoient nécessairement dans l'opinion; je me vis environnée de ces facilités funestes, qui achèvent d'entraîner dans le combat de l'intérêt avec l'honnêteté.
J'hésitois encore cependant, je vous le jure, et deux fois j'ai demandé mes chevaux pour aller à Bellerive; mais enfin ma fille, dans une conversation que nous eûmes ensemble, le matin même du retour de Léonce, me dit qu'elle l'aimoit, et que le bonheur de sa vie étoit attaché à l'épouser. Alors je fus décidée: je me dis qu'en donnant à Matilde l'espérance d'être la femme de Léonce, en lui faisant voir tous les jours un jeune homme aussi remarquable, j'avois contracté l'obligation de l'unir à lui, et que je ne faisois qu'accomplir mon devoir de mère, en employant tous les moyens possibles pour déterminer Léonce à l'épouser.
A cet intérêt se joignit une opinion qui ne peut pas m'excuser à vos yeux, mais dont je conserve néanmoins encore la conviction intime: je ne crois pas que le caractère de Léonce eût jamais pu vous rendre heureuse. Je sais qu'il a de grandes qualités par lesquelles vous pouvez vous ressembler; mais, je l'ai remarqué, dans cet entretien même où j'ai mérité tous mes malheurs en trahissant votre confiance, ce n'étoit point la jalousie seule qui agissoit sur lui: j'exercois un grand empire sur les mouvemens de son âme, en lui disant que l'opinion générale vous étoit contraire, et qu'on le blâmeroit de rechercher une femme qui s'étoit publiquement compromise. Chaque fois que j'en appelois, pour le décider, à ce qu'il devoit à sa propre considération, je lui causois une rougeur, une agitation qui ne se seroit pas entièrement calmée, quand même on lui auroit prouvé que les apparences seules étoient contre vous.
Vous savez maintenant, non mon excuse, mais l'explication de ma conduite. Mon plus grand tort fut d'arracher à Léonce son consentement, et de l'entraîner à l'église avant que vous eussiez eu le temps de vous revoir: j'en ai été punie; il n'est résulté pour moi que des peines de ce malheureux mariage: ma fille s'est éloignée de moi; elle n'a voulu se prêter à rien de ce que je souhaitois: je me suis jetée dans les distractions qui suspendent toutes les inquiétudes de l'âme; j'ai joué, j'ai veillé toutes les nuits; je sentois qu'en me conduisant ainsi j'abrégeois ma vie, et cette idée m'étoit assez douce.
Je craignois à chaque instant que le hasard n'amenât un éclaircissement entre Léonce et vous: si j'ai mis alors tant d'intérêt à l'empêcher, c'étoit surtout dans l'espoir de conserver ou de dérober même votre amitié que je ne méritois plus: le mariage que je voulois étoit conclu, mais il falloit que l'absence de Léonce me laissât le temps de vous engager à l'oublier, et peut-être alors auriez-vous formé d'autres liens, qui vous auroient rendue plus indifférente aux moyens employés pour vous brouiller avec M. de Mondoville. Pendant deux mois qu'il a différé le voyage qu'il projetoit, j'ai su tout ce que vous faisiez l'un et l'autre, afin de prévenir l'explication que je redoutois mortellement. Votre caractère et celui de Léonce rendoient cette entreprise plus facile; vous vous occupiez de M. de Serbellane, à cause de madame d'Ervins, sans songer qu'à votre âge vous pouviez nuire ainsi très-sérieusement à votre réputation; et Léonce a non-seulement de la jalousie dans le caractère, mais une sorte de susceptibilité sur les torts d'une femme envers lui, ou sur ceux qu'elle peut avoir aux yeux des autres, dont il est aisé de tirer avantage pour l'irriter même contre celle qu'il aime. Enfin Léonce partit pour l'Espagne: vous me proposâtes d'aller avec vous à Montpellier; et me croyant sûre, Léonce étant absent, de pouvoir conserver votre amitié, je revins à vous du fond de mon coeur, avec la tendresse la plus vive que j'aie jamais éprouvée pour personne. Quand j'acceptai de vous un nouveau service, j'étois digne de le recevoir; je crus au bonheur plus que je n'y avois cru de ma vie: ma santé se rétablissoit, et l'espoir de passer le reste de mes jours avec vous rafraîchissoit mon âme flétrie: c'est alors qu'un enfant a découvert le secret le mieux caché; c'est la punition d'une femme qui se croyoit habile en dissimulation, que d'être déjouée par un enfant, quand elle avoit réussi à tromper les hommes.
Cet événement m'a tuée; la maladie dont je meurs vient de là. Vous avez été offensée, avec raison, de la manière dont je me suis conduite, lorsque tout vous fut révélé; mais notre liaison ne pouvant plus subsister, je voulois éviter des scènes douloureuses. Plus je me sentois coupable, plus je souffrois, plus je voulois vous le cacher. Vous pouviez me perdre auprès de Léonce; je ne cherchai point à vous adoucir; je pouvois, il est vrai, me confier en votre générosité; mais ne repoussez pas le peu de bien que je dis de moi-même; c'est, je vous le jure, parce que je vous aimois encore, qu'il me fut impossible de vous implorer.
Il ne me convenoit pas, tant que je continuois à vivre dans le monde, que l'on connût la véritable cause de notre brouillerie. Je me trouvois engagée à suivre mon caractère, à mettre de l'art dans ma défense; cependant ce caractère éprouvoit déjà beaucoup de changement dans le secret de moi-même; mais après quarante ans, les habitudes dirigent encore, alors même que les sentimens ne sont plus d'accord avec elles. Il faut de longues réflexions ou de fortes secousses, pour corriger les défauts de toute la vie; un repentir de quelques jours n'a pas ce pouvoir.