S'il en est ainsi de nous, ma Delphine, quels efforts insensés veux-tu donc essayer? Tu me reviendras dans quelques années; si je vis, si nous vivons tu me reviendras, ne pouvant plus lutter contre la destinée du coeur; mais alors il ne nous restera que des âmes abattues par une trop longue infortune. Nous n'aurons plus la force de nous relever, et de soutenir, sans en être accablés, cette masse de douleurs, que la nature fait peser sur la fin de la vie.

Delphine! Delphine! crois-moi quand je te jure de respecter tous les devoirs, toutes les vertus que tu me commandes; après un tel serment, tu n'as pas le droit de me refuser. Tu parles de ta faiblesse, tu prétends la craindre; ah, cruelle! combien tu, te trompes! Mais enfin tu dirois vrai, que moi, l'amant qui t'adore, je te préserverai, si ton coeur se confie au mien; je respecterai ta vertu, ta céleste délicatesse, tout ce qui fait de toi l'ange des anges! Je veux que ton image reste en tout semblable à celle qui remplit maintenant mon coeur; et la plus légère altération dans tes qualités me causeroit une douleur que toutes les jouissances de l'amour ne pourroient racheter.

Vous protégez Matilde, je m'occuperai attentivement de son bonheur; vous connoissez son caractère, son genre de vie, la nature de son esprit, vous savez combien il est aisé de lui cacher ce qui se passe dans le monde et même autour d'elle; je la rendrai plus heureuse, par les soins que je croirai lui devoir en compensation du bonheur que je goûterai sans elle; je la rendrai plus heureuse en réparant ainsi les torts qu'elle ignorera, que si, l'âme déchirée, je traînois quelque temps encore loin de vous, une vie de désespoir. Delphine, tout est prévu, j'ai répondu à tout, il ne reste plus de défense à votre coeur, mon innocente prière ne peut plus être refusée.

Me condamneriez-vous à repousser un soupçon que vous me faites entrevoir? Vous avez le droit de m'accabler de mes défauts, après le malheur dans lequel ils m'ont précipité; cependant deviez-vous me dire que je vous aimerois moins, si votre réputation étoit altérée, si elle l'étoit par votre condescendance même pour mon bonheur? Mon amie, rejette loin de toi ces craintes indignes de tous deux, laisse-moi passer chaque jour une heure auprès de toi; le charme de cette heure se répandra sur le reste de ma vie, je l'attendrai, je m'en souviendrai; mon sang en circulant dans mes veines, ne m'y causera plus une douleur brûlante. Je pourrai penser, agir, faire du bien aux autres, remplir les devoirs de ma vie, et mourir regretté de toi.

Je vais porter cette lettre à votre porte, l'espérance me ranime; si tu as dit vrai, Delphine, si nos coeurs se devinent encore, cette espérance est le présage assuré de ta réponse.

A onze heures du soir.

J'arrive chez vous, et j'apprends que vous êtes partie. Partie! et l'on ne veut pas me dire par quelle route! qu'espèrent-ils ceux qui s'obstinent à garder ce barbare silence? pensent-ils que sur la terre je ne saurai pas vous trouver? Si cette lettre vous arrive avant moi, préparez votre coeur, votre coeur, quelque dur qu'il soit, à beaucoup souffrir; car vous serez inflexible, je dois le croire à présent, et néanmoins il est des événemens funestes, que vous ne verrez pas sans frémir. Adieu; je ne m'arrête plus que je n'aie rencontré la mort ou vous.

LETTRE VIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 14 décembre 1790.