Dès mon enfance, un pressentiment assez vif, assez habituel, m'a persuadé que je périrois d'une mort violente: ce matin cette idée m'est revenue à travers les délices de mes sentimens, mais elle avoit pris un caractère nouveau; je n'étois plus effrayé du présage, je ne désirois plus de le détourner; je ne voyois plus la vie que dans l'amour, et je me plaisois à penser que si je périssois foudroyé dans la jeunesse par quelqu'un des événemens qui menacent un caractère tel que le mien, je périrois dans l'ardeur de ma passion pour toi, et long-temps avant que l'âge eût refroidi mon coeur.
Dis-moi, Delphine, pourquoi la pensée de la mort se mêle avec une sorte de charme aux transports de l'amour? Ces transports vous font-ils toucher aux limites de l'existence? Est-ce qu'on éprouve en soi-même des émotions plus fortes que les organes de la nature humaine, des émotions qui font désirer à l'âme de briser tous ses liens pour s'unir, pour se confondre plus intimement encore avec l'objet qu'elle aime? Ah! Delphine, que je suis heureux! que je suis attendri! mes yeux sans cesse remplis de larmes, ma voix émue, mes pas lents et rêveurs, pourroient me donner l'apparence du plus foible des êtres. Mon caractère, cependant, est loin d'être amolli, mais c'est un état extraordinaire que cette inépuisable source d'impressions sensibles, qui se répand dans tout mon être. L'air déchiroit hier ma poitrine oppressée, ce matin il me semble que je respire l'amour et le bonheur.
Ah! que j'aime la vie! chaque mouvement, chaque pensée qui me rappelle l'existence est un plaisir que je voudrois prolonger; je retiens le temps comme un bienfaiteur.
Delphine, nous serons une fois malheureux, ainsi le veut la destinée; mais nous n'aurons jamais le droit de nous plaindre. J'ai senti les battemens de ton coeur sur le mien, tes bras m'ont serré de toute la puissance de ton âme; ces peines, ces inquiétudes, ces doutes qui pèsent toujours au dedans de nous-mêmes, et troublent en secret nos meilleurs sentimens, ces infirmités de l'être moral enfin avoient disparu tout à coup en moi. J'étois libre, généreux, fier, éloquent; s'il eût fallu dans ce moment étonner les hommes par le plus intrépide courage, les entraîner par des expressions enflammées, j'en étois capable, j'en étois digne, et nul génie mortel n'auroit pu s'égaler à ton heureux amant. C'est avec cet enthousiasme d'amour, que toi seule au monde peux inspirer, que je saurai tromper l'ivresse où me jette ta beauté; si quelquefois cet effort m'est pénible, rappelle-moi que tu tiens de mon aveu même qu'hier, hier! rien ne manquoit à mon bonheur.
Delphine, je te verrai ce soir, je le puis sans le moindre inconvénient: tout s'arrange, tout est facile, les plus petites circonstances secondent mes désirs; je suis un être favorisé du ciel à cause de toi. Tu m'instruiras dans ta religion, je ne m'en étois pas occupé jusqu'à ce jour; mais j'ai tant de bonheur, qu'il me faut où porter ma reconnoissance! ce n'est pas assez du culte que je te rends, il faut me dire à qui je dois ta vie, qui te l'a donnée, qui te la conserve. Impose-moi quelques sacrifices, quelques peines; mais il n'y en a plus au monde. Comment faire pour découvrir quelques devoirs qui me coûtent, quelques actions qui puissent m'être comptées, quand je te verrai tous les jours? Oh, Delphine! calme-moi, s'il est possible; sur l'excès de mon bonheur, sur sa durée. Dis-moi que le ciel t'a permis de me donner un sort qui n'étoit pas fait pour les hommes; je puis tout espérer, je puis tout croire! Quel miracle m'étonneroit, quand un moment a changé la nature entière à mes yeux!
Oui, je possède cette félicité, la mort seule la terminera; il n'y en aura plus de ces terribles jours, pendant lesquels je ne te voyois pas. Mon amie, la force de les concevoir et de les supporter n'existe plus en moi; j'ai perdu en un instant toute puissance sur mon âme; le bonheur est devenu mon habitude, mon droit; il faut me ménager avec bien plus de soin que dans le temps de mon désespoir. Je suis heureux, mais tout mon être est ébranlé; les palpitations de mon coeur sont rapides; je sens dans mon sein une vie tremblante, que la moindre peine anéantirait à l'instant. Oh, Delphine! le bonheur parfait étonne la nature humaine; ma tête se trouble, et je suis prêt à devenir misérablement superstitieux, depuis que je possède tous les biens du coeur.
Adieu, Delphine, adieu; je veux en vain m'exprimer: il y a dans les passions violentes une ardeur, une intensité dont l'âme seule a le secret. Une sympathie céleste, une étincelle d'amour te révélera peut-être ce que j'éprouve.
LETTRE X.
Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, ce 20 décembre.