LETTRE XLV.
Léonce à Delphine.
Paris, ce 28 mai.
D'où vient le trouble que j'éprouve? jamais vous ne m'avez paru plus touchante, plus sensible qu'hier! J'étois dans l'ivresse auprès de vous, et quand je me suis rappelé notre soirée, je n'ai éprouvé qu'une inquiétude, une tristesse indéfinissable. Je vous ai trouvée vous faisant peindre pour moi; vous aviez revêtu un costume grec qui vous rendoit plus céleste encore, tous vos charmes se développoient à mes yeux; je vous ai regardée quelque temps, mais je me sentois dévoré par une passion qui consumoit ma vie; le peintre nous a quittés, je vous ai serrée dans mes bras, et deux fois vous avez penché votre tête sur mon épaule; mais je ne vous avois point communiqué l'ardeur que j'éprouvois. Vos yeux se remplissoient de larmes, votre visage étoit pâle, et votre regard abattu; si, dans cet état, il eût été possible que votre coeur vous livrât à mon amour, il me semble qu'un sentiment inconnu, mais tout puissant, m'eût interdit d'accepter le bonheur même.
Je m'éloignois, je me rapprochois de vous, vous gardiez le silence; cependant vous m'aimiez, et j'éprouvois au dedans de moi-même une fièvre d'amour, un frisson de douleur tout-à-fait inexplicable. J'ai voulu vous demander de prendre votre harpe; vous savez combien vous me calmez en me faisant entendre votre voix unie à cet instrument.—Ah! m'avez-vous répondu vivement, je ne puis pas supporter la musique, ne m'en demandez pas.—Pourquoi ne pouvez-vous plus la supporter? Vous m'avez souvent répété ces paroles de Shakespeare: l'âme qui repousse la musique est pleine de trahison et de perfidie. Pourquoi la repoussez-vous?
J'ai votre parole de ne jamais partir à mon insçu, je ne puis la révoquer en doute, vous me l'avez de nouveau répété; quelle est donc la cause de l'état où je vous ai vue? Ah! sentiriez-vous quelque atteinte de la douleur qui me tue? sentiriez-vous qu'il faut mourir, si nous ne nous appartenons pas l'un à l'autre? Non, vos yeux n'exprimoient ni l'entraînement ni l'abandon. Delphine, ton âme est si pure, si vraie, que rien ne peut la troubler sans que ton ami l'aperçoive; dis-moi donc quel est le sentiment qui t'occupoit hier.
LETTRE XLVI.
Léonce à M. Barton.
Paris, ce 31 mai.
L'un de vos amis vous a mandé qu'il m'avoit trouvé changé, et vous en êtes inquiet; je vous en prie, rassurez-vous; je souffre, mais il n'y a point de danger pour ma vie; j'ai assez souvent la fièvre le soir, ce sont les peines de mon âme qui me la donnent. Depuis quelque temps je crains sans cesse que madame d'Albémar ne s'éloigne de moi; le trouble qu'elle me cause excite dans mon sang une agitation continuelle; mais ce n'est pas, soyez-en sûr, la maladie qui me tuera. Ne venez point me voir, vous ne pourriez rien sur moi; jamais on n'a ressenti ce que j'éprouve! Je sortirai de cet état, il faut qu'il finisse à quelque prix que ce puisse être, il le faut. Attendez mon sort; je ne veux pas que votre vie paisible s'approche de la mienne, une influence fatale tomberoit sur vous.