Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grâce inimitable que vous-même lui reconnoissez. Quoiqu'elle ait au moins quarante ans, elle paroît encore charmante, même au milieu des jeunes femmes; sa pâleur, ses traits un peu abattus, rappellent la langueur de la maladie et non la décadence des années; sa manière de se mettre toujours négligée est d'accord avec cette impression. On se dit qu'elle seroit parfaitement jolie, si un jour elle se portoit mieux, si elle vouloit se parer comme les autres; ce jour n'arrive jamais, mais on y croit, et c'est assez pour que l'imagination ajoute encore à l'effet naturel de ses agrémens.

Dans un des coins de la chambre étoit madame du Marset. Vous ai-je dit que c'est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n'aie jamais eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle? Elle a pris, dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu'on m'a témoignée, et l'a considérée comme un affront qui lui seroit personnel. J'ai, pendant quelque temps, essayé de l'adoucir; mais quand j'ai vu qu'elle avoit contracté aux yeux du monde l'engagement de me détester, et que ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espéroit s'en faire une par ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce qu'il y avoit de réel dans son aversion pour moi. Elle prétend, ne sachant trop de quoi m'accuser, que j'aime et que j'approuve beaucoup trop la révolution de France. Je la laisse dire, elle a cinquante ans et nulle bonté dans le caractère; c'est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup d'humeur.

Derrière elle étoit M. de Fierville, son fidèle adorateur, malgré son âge avancé: il a plus d'esprit qu'elle et moins de caractère, ce qui fait qu'elle le domine entièrement; il se plaît quelquefois à causer avec moi: mais, comme par complaisance pour madame du Marset, il me critique souvent quand je n'y suis pas, il fait sans cesse des réserves dans les complimens qu'il m'adresse, pour se mettre, s'il est possible, un peu d'accord avec lui-même. Je le laisse s'agiter dans ses petits remords, parce que je n'aime de lui que son esprit, et qu'il ne peut m'empêcher d'en jouir quand il me parle.

Au milieu de la société, Matilde ne songe pas un instant à s'amuser; elle exerce toujours un devoir dans les actions les plus indifférentes de sa vie; elle se place constamment à côté des personnes les moins aimables, arrange les parties, prépare le thé, sonne pour qu'on entretienne le feu; enfin s'occupe d'un salon comme d'un ménage, sans donner un instant à l'entraînement de la conversation. On pourroit admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir, s'il exigeoit d'elle le sacrifice de ses goûts; mais elle se plaît réellement dans cette existence toute méthodique, et blâme au fond de son coeur ceux qui ne l'imitent pas.

Madame de Vernon aime beaucoup à jouer; quoiqu'elle pût être très-distinguée dans la conversation, elle l'évite; on diroit qu'elle n'aime à développer ni ce qu'elle sent, ni ce qu'elle pense. Ce goût du jeu, et trop de prodigalité dans sa dépense, sont les seuls défauts que je lui connoisse.

Elle choisit pour sa partie hier au soir madame du Marset et M. de Fierville; je lui en fis quelques reproches tout bas, parce qu'elle m'avoit dit plusieurs fois assez de mal de tous les deux.—La critique ou la louange, me répondit-elle, sont un amusement de l'esprit; mais ménager les hommes est nécessaire pour vivre avec eux.—Estimer ou mépriser, repris-je avec chaleur, est un besoin de l'âme; c'est une leçon, c'est un exemple utile à donner.—Vous avez raison, me dit-elle avec précipitation, vous avez raison sous le rapport de la morale; ce que je vous disois ne faisoit allusion qu'aux intérêts du monde.—Elle me serra la main en s'éloignant, avec une expression parfaitement aimable.

Je restai à causer auprès de la cheminée avec plusieurs hommes dont la conversation, surtout dans ce moment, inspire le plus vif intérêt à tous les esprits capables de réflexion et d'enthousiasme. Je me reproche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette conversation si piquante; c'est peut-être blesser un peu les convenances, que se mêler ainsi aux entretiens les plus importans; mais, quand madame de Vernon et les dames de sa société sont établies au jeu, je me trouve presque seule avec Matilde qui ne dit pas un mot: et l'empressement que me témoignent les hommes distingués m'entraîne à les écouter et à leur répondre.

Cependant, peut-être est-il vrai que je me livre souvent avec trop de chaleur à l'esprit que je peux avoir; je ne sais pas résister assez aux succès que j'obtiens en société, et qui doivent quelquefois déplaire aux autres femmes. Combien j'aurois besoin d'un guide! Pourquoi suis-je seule ici! Je finis cette lettre, ma chère soeur, en vous répétant ma prière; venez près de moi, n'abandonnez pas votre Delphine dans un monde si nouveau pour elle; il m'inspire une sorte de crainte vague que ne peut dissiper le plaisir même que j'y trouve.

LETTRE VII.

Réponse de mademoiselle d'Albémar à Delphine,