Pourquoi l'indisposition de votre fils ne vous a-t-elle pas permis de venir hier chez moi! Je le regrette vivement. Je ne sais quelle pensée douce et triste, quel pressentiment, qui tient peut-être à la foiblesse que la maladie m'a laissée, me dit que j'ai joui de mon dernier jour de bonheur. Pourquoi donc l'ai-je goûté sans vous? Quand mes amis célébroient ma convalescence, ne deviez-vous pas en être témoin? Vos soins m'ont sauvé la vie, et dût-elle ne pas être un bienfait pour moi, je chérirai toujours le sentiment qui vous a inspiré le désir de me la conserver.
Vous aviez déjà remarqué les soins de Léonce pour ma belle-soeur; il cherchoit à se la rendre favorable, parce qu'il imaginoit que je la choisirois pour l'arbitre de notre sort. Nous ne nous en étions point parlé; mais il existe entre nos coeurs une si parfaite intelligence, qu'il devine même ce que je ne pense encore que confusément. Mademoiselle d'Albémar, par respect pour la mémoire de son frère, a introduit M. de Valorbe chez moi; Léonce, qui avoit ordonné qu'on lui fermât ma porte pendant que j'étois malade, le voyant amené par mademoiselle d'Albémar, ne s'y est point opposé, et cependant M. de Valorbe gâte assez, selon moi, le plaisir de notre intimité; mais Léonce met tant de prix à plaire à ma belle-soeur, qu'il ne veut en rien la contrarier. Je remarquois seulement, depuis quelques jours, que toutes les fois que l'on parloit du départ du roi, et de la cruelle manière dont il a été ramené à Paris, Léonce cherchoit à faire entendre qu'il croyoit le moment venu de se mêler activement des querelles politiques; et il m'étoit aisé de comprendre que son intention étoit de me menacer de quitter la France, et de servir contre elle, si je me séparois de lui.
Je cherchois l'occasion de dire à Léonce que, ne me sentant plus la force de me replonger dans l'incertitude qui a failli me coûter la vie, je m'en remettois de mon sort à ma soeur; je voulois l'assurer en même temps que j'ignorois son opinion; car, par ménagement pour moi, elle n'a pas voulu, jusqu'à ce jour, m'entretenir un seul instant de ma situation. Mais hier, à six heures du soir, comme je devois descendre pour la première fois dans mon jardin, Léonce et ma belle-soeur me proposèrent d'aller à Bellerive: votre mari, qui étoit venu me voir, insista pour que j'acceptasse; M. de Valorbe se crut le droit de me prier aussi; il m'étoit pénible de n'être pas seule, en retournant dans des lieux si pleins de mes souvenirs; je cédai cependant au désir qu'on me témoignoit; je demandai Isore, qui m'est devenue plus chère encore par l'intérêt qu'elle m'a montré pendant ma maladie; on me dit qu'elle étoit sortie avec sa gouvernante, et nous partîmes. La voiture m'étourdit un peu; je me plaignois, pendant la route, de ce que nous arriverions de nuit; mais comme personne ne paroissoit s'en inquiéter, je me laissai conduire. Le long épuisement de mes forces m'a laissé de la rêverie et de l'abattement; je n'ai pas retrouvé la puissance de penser avec ordre, ni de vouloir avec suite.
Nous entrâmes d'abord dans ma maison; elle étoit ouverte, et je m'étonnai de n'y trouver aucun de mes gens; mais au moment où j'ouvris la porte du salon, je vis le jardin tout entier illuminé, et j'entendis de loin une musique charmante; je compris alors l'intention de Léonce, et, soit que je fusse encore foible, ou que tout ce qui me vient de lui me cause une émotion excessive, je sentis mon visage couvert de larmes, à la première idée d'une fête donnée par Léonce pour mon retour à la vie.
J'avançai dans le jardin; il étoit éclairé d'une manière tout-à-fait nouvelle; on n'apercevoit pas les lampions cachés sous les feuilles, et on croyoit voir un jour nouveau, plus doux que celui du soleil, mais qui ne rendoit pas moins visibles tous les objets de la nature. Le ruisseau qui traverse mon parc répétoit les lumières placées des deux côtés de son cours, et dérobées à la vue par les fleurs et les arbrisseaux qui le bordent. Mon jardin offroit de toutes parts un aspect enchanté; j'y reconnoissois encore les lieux où Léonce m'avoit parlé de son amour, mais le souvenir de mes peines en étoit effacé; mon imagination affoiblie ne m'offroit pas non plus les craintes de l'avenir, je n'avois de forces que pour le présent, et il s'emparoit délicieusement de tout mon être. La musique m'entretenoit dans cet état; je vous ai dit souvent combien elle a d'empire sur mon âme! On ne voyoit point les musiciens, on entendoit seulement des instrumens à vent; harmonieux et doux, les sons nous arrivoient comme s'ils descendoient du ciel; et quel langage en effet conviendroit mieux aux anges que cette mélodie, qui pénètre bien plus avant que l'éloquence elle-même dans les affections de l'âme! il semble qu'elle nous exprime les sentimens indéfinis, vagues et cependant profonds, que la parole ne sauroit peindre.
Je n'avois encore vu que la fête solitaire; au détour d'une allée, j'aperçus sur des degrés de gazon ma douce Isore entourée de jeunes filles, et dans l'enfoncement plusieurs habitans de Bellerive qui m'étoient connus. Isore vint à moi; elle voulut d'abord chanter je ne sais quels vers en mon honneur; mais son émotion l'emporta, et se jetant dans mes bras, avec cette grâce de l'enfance qui semble appartenir à un meilleur monde que le nôtre, elle me dit:—Maman, je t'aime, ne me demande rien de plus, je t'aime.—Je la serrai contre mon coeur, et je ne pus me défendre de penser à sa pauvre mère. Thérèse, me dis-je tout bas, faut-il que je reçoive seule ces innocentes caresses, dont votre coeur déchiré s'est imposé le sacrifice! Léonce me présenta successivement les habitans du village à qui j'avois rendu quelques services; il les savoit tous en détail, et me les dit l'un après l'autre, sans que je pensasse à l'interrompre; je le laissois me louer pour jouir de son accent, de ses regards, de tout ce qui me prouvoit son amour.
Enfin, il fit approcher des vieillards que j'avois eu le bonheur de secourir, et leur dit:—Vous qui passez vos jours dans les prières, remerciez le ciel de vous avoir conservé celle qui a répandu tant de bienfaits sur votre vie! Nous avons tous failli la perdre, ajouta-t-il avec une voix étouffée, et dans ce moment la mort menaçoit de bien plus près encore le jeune homme que le vieillard; mais elle nous est rendue; célébrez tous ce jour, et s'il est un de vos souhaits que je puisse accomplir, vous obtiendrez tout de moi au nom de mon bonheur.—Je craignis dans ce moment que M. de Valorbe ne fût près de nous, et que ces paroles ne l'éclaircissent sur le sentiment de Léonce; votre mari, qui a pour ses amis une prévoyance tout-à-fait merveilleuse, l'avoit engagé dans une querelle politique, qui l'animoit tellement, qu'il fut près d'une heure loin de nous.
Quand la danse commença, nous revînmes lentement, ma belle-soeur, Léonce et moi, vers cette partie du jardin réservée pour nous seuls, qui environnoit ma maison; nous y retrouvâmes la musique aérienne, les lumières voilées, toutes les sensations agréables et douces, si parfaitement d'accord avec l'état de l'âme dans la convalescence. Le temps étoit calme, le ciel pur, j'éprouvois des impressions tout-à-fait inconnues; si la raison pouvoit croire au surnaturel, s'il existoit une créature humaine qui méritât que l'Être suprême dérangeât ses lois pour elle, je penserois que, pendant ces heures, des pressentimens extraordinaires m'ont annoncé que bientôt je passerai dans un autre monde. Tous les objets extérieurs s'effaçoient par degrés devant moi; je n'entendois plus, je perdois mes forces, mes idées se troubloient; mais les sentimens de mon coeur acquéroient une nouvelle puissance, mon existence intérieure devenoit plus vive; jamais mon attachement pour Léonce n'avoit eu plus d'empire sur moi, et jamais il n'avoit été plus pur, plus dégagé des liens de la vie! Ma tête se pencha sur son épaule; il me répéta plusieurs fois avec crainte:—Mon amie! mon amie, souffrez-vous?—Je ne pouvois pas lui répondre, mon âme étoit presqu'à demi séparée de la terre; enfin les secours qu'on me donna me firent ouvrir les yeux, et me reconnoître entre ma soeur et Léonce.
Il me regardoit en silence; sa délicatesse parfaite ne lui permettoit pas de m'interroger sur ce qui l'occupoit uniquement, dans un jour où ses soins pleins de bonté pouvoient lui donner de nouveaux droits; mais avois-je besoin qu'il me parlât pour lui répondre?—Léonce, lui dis-je en serrant ses mains dans les miennes, c'est à ma soeur que je remets le pouvoir de prononcer sur notre destinée; voyez-la demain, parlez-lui, et ce qu'elle décidera, je le regarde d'avance comme l'arrêt du ciel, j'y obéirai.—Qu'exigez-vous de moi? interrompit ma soeur.—Mon père, mon époux, mon protecteur revit en vous, lui dis-je; jugez de ma situation: vous connoissez maintenant Léonce, je n'ai plus rien à vous dire.—Ma soeur ne répondit point, Léonce se tut, et il me sembla que les plus profondes réflexions s'emparoient de lui; votre mari et M. de Valorbe nous rejoignirent, et nous revînmes tous à Paris. M. de Valorbe et M. de Lebensei causèrent ensemble pendant la route, sans que nous nous en mêlassions.
Quel usage Louise fera-t-elle des droits que je lui ai remis? peut être prononcera-t-elle qu'il faut nous séparer! mais j'espère qu'elle me laissera encore un peu de temps, et si j'ai du temps, qui sait si je vivrai? Vous ne savez pas combien, dans de certaines situations, une grande maladie et la foiblesse qui lui succède donnent à l'âme de tranquillité. L'on ne regarde plus la vie comme une chose si certaine, et l'intensité de la douleur diminue avec l'idée confuse que tout peut bientôt finir; je m'explique ainsi le calme que j'éprouve, dans un moment où va se décider la résolution dont la seule pensée m'étoit si terrible. Je me refuse à souffrir; mes facultés ne sont plus les mêmes. Suis-je restée moi? hélas! sais-je si demain je ne sentirai pas toutes les douleurs que je crois émoussées!