Cernay, ce 30 août 1791.
L'émotion que m'a causée votre lettre, mademoiselle, a été la cause du premier tort que j'aie jamais eu avec Henri; après l'avoir lue, je m'écriai:—Ah! pourquoi suis-je privée de tout ascendant sur personne! proscrite que je suis par l'opinion, il ne me reste aucun moyen d'être utile à mes amis calomniés!—A peine avois-je dit ces mots, qu'un repentir profond, un tendre retour vers mon ami les suivit; mais je craignis pendant plusieurs heures que leur impression sur lui ne fût ineffaçable; enfin il m'a pardonné, parce que j'avois tort, grièvement tort, et qu'il lui étoit trop aisé de me le faire sentir, pour qu'il ne fût pas dans son caractère de s'y refuser. Il est parti pour Paris, dans l'intention de servir madame d'Albémar; mais il aura soin de faire répandre par d'autres ce qu'il faut que l'on dise; car les préjugés de la société sont tels contre les opinions politiques de M. de Lebensei, qu'il nuiroit à madame d'Albémar en se montrant son admirateur le plus zélé. Oh! que la malveillance a de ressources pour faire souffrir! ne sentez-vous pas les méchans comme un poids sur le coeur? ne vous semble-t-il pas qu'ils empêchent de respirer? lorsqu'on voudroit reprendre un peu d'espoir, leur souvenir le repousse douloureusement au fond de l'âme. Quelques heures après le départ de M. de Lebensei, mon enfant étant assez bien, je n'ai pu résister au désir que j'avais de causer avec vous et de voir madame d'Albémar, et je suis partie de Cernay assez tard, car je n'y suis revenue qu'à minuit. Vous étiez sortie, mais j'ai trouvé Delphine qui venoit de recevoir une lettre de Léonce; il annonçoit son retour dans huit jours, avec les expressions les plus tendres et les plus passionnées pour madame d'Albémar, et cependant elle m'a paru profondément triste. Je suis convaincue qu'elle sait ce que nous voulons lui cacher, mais que cette âme fière ne peut se résoudre à nous en parler. Elle n'avoit laissé sa porte ouverte que pour madame d'Artenas et pour moi; si elle a vu madame d'Artenas, elle est instruite de tout! Il n'est pas dans le caractère de cette femme de cacher, ce qui peut être pénible; elle sait servir utilement, plutôt que ménager avec délicatesse.
J'ai demandé à madame d'Albémar ce qu'elle faisait depuis l'absence de Léonce.—Je donne des leçons à Isore, m'a-t-elle répondu; je me promène tous les jours seule avec elle, et je ne vois personne.—En achevant ces mots, elle a soupiré, et la conversation est tombée.—Ne serez-vous pas bien aise, ai-je repris, du retour de Léonce?—De son retour? m'a-t-elle dit vivement; qu'arrivera-t-il quand il reviendra? Puis s'arrêtant, elle a repris:—Pardonnez-moi, je suis triste et malade.—Et, jouant avec les jolis cheveux de la petite Isore, elle est retombée dans la distraction. J'hésitai si je me hasarderais à lui parler, mais elle ne paroissoit pas le désirer, et je craignis de me tromper sur la cause de son abattement, ou du moins de lui en dire plus qu'elle n'en savoit.
Je l'ai quittée le coeur serré; elle n'a point essayé de me retenir; ses manières avec moi étoient moins tendres que de coutume, et tel que je connois son caractère, c'est une preuve qu'elle éprouve quelque grande peine. Dès qu'elle est heureuse, elle a besoin d'y associer ses amis, mais je l'ai toujours vue disposée à souffrir seule.
Ah! de quelles douloureuses pensées n'ai-je pas été occupée en revenant chez moi! vous le voyez, il n'existe aucun moyen pour une femme de s'affranchir des peines causées par l'injustice de l'opinion. Delphine, l'indépendante Delphine elle-même en est atteinte, et ne peut se résoudre à nous le confier.
P. S. J'en étois là de ma lettre, mademoiselle, lorsque Léonce, que nous n'attendions pas de huit jours, est venu jusqu'à la grille de Cernay, pour demander M. de Lebensei; dès qu'il a su qu'il n'y étoit pas, il est reparti comme un éclair pour retourner à Paris. Mes gens ont su de son domestique qui le suivoit, qu'il avoit laissé madame de Mondoville à Andelys, et qu'il en étoit parti tout à coup avec une diligence inconcevable: en arrivant à Paris, il est monté sur-le-champ à cheval pour venir ici sans s'arrêter. Mes gens m'ont aussi dit qu'il avoit l'air très-agité, et que, dans le peu de mots qu'il leur avoit adressés, il avoit changé de visage deux ou trois fois. Sans doute il a tout appris, et, sensible comme il l'est à la réputation de Delphine, je frémis de l'état où il doit être; ah, mon Dieu! que deviendront nos pauvres amis! si M. de Lebensei voit Léonce, je me hâterai de vous mander ce qu'il lui aura dit. Adieu, mademoiselle; combien je suis touchée de votre situation, et pénétrée d'estime pour l'amitié parfaite que vous témoignez à madame d'Albémar!
LETTRE XIV.
Delphine à M. de Lebensei.
Ce 1er septembre.
Je sais tout ce que mes amis ont voulu me cacher, j'ai tout appris, ou j'ai tout deviné. Ce que j'éprouve m'est amer; j'avois marqué à l'injustice sa sphère, je croyois qu'elle m'accuseroit d'imprudence, de foiblesse, de tous les torts, excepté de ceux qui peuvent avilir! Je vous l'avouerai donc, je souffre depuis quinze jours une sorte de peine dont il me seroit douloureux de m'entretenir, même avec vous. Cependant ma fierté doit triompher de ce chagrin, quelque cruel qu'il puisse être; mais ce qui déchire mon coeur, c'est la crainte de l'impression que Léonce peut en recevoir; il est arrivé hier d'Andelys, et n'est point encore venu chez moi; je sais qu'il a été à Cernay; vous a-t-il trouvé? que vous a-t-il dit?