Celui que vous aimez est toujours digne de vous, madame; mais son sentiment ni le vôtre ne peuvent rien contre la fatalité de votre situation. Il ne reste qu'un moyen de rétablir votre réputation, et de retrouver le bonheur; rassemblez pour m'entendre toutes les forces de votre sensibilité et de votre raison. Léonce n'est point irrévocablement lié à Matilde, Léonce peut encore être votre époux; le divorce doit être décrété dans un mois par l'assemblée constituante, j'en ai vu la loi, j'en suis sûr. Après avoir lu ces paroles, vous pressentirez, sans doute, quel est le sujet que je veux traiter avec vous; et l'émotion, l'incertitude, des sentimens divers et confus, vous auront tellement troublée que vous n'aurez pu d'abord continuer ma lettre; reprenez-la maintenant.
Je ne connois point madame de Mondoville, sa conduite envers ma femme a dû m'offenser; je me défendrai cependant, soyez-en sûre, de cette prévention; votre bonheur est le seul intérêt qui m'occupe. J'ignore ce que vous et votre ami pensez du divorce, je me persuade aisément que l'amour suffiroit pour vous entraîner tous les deux à l'approuver; mais cependant, madame, je connois assez votre raison et votre âme pour croire que vous refuseriez le bonheur même, s'il n'étoit pas d'accord avec l'idée que vous vous êtes faite de la véritable vertu. Ceux qui condamnent le divorce prétendent que leur opinion est d'une moralité plus parfaite: s'il en était ainsi, il faudroit que les vrais philosophes l'adoptassent; car le premier but de la pensée est de connoître nos devoirs dans toute leur étendue; mais je veux examiner avec vous si les principes qui me font approuver le divorce, sont d'accord avec la nature de l'homme, et avec les intentions bienfaisantes que nous devons attribuer à la Divinité.
C'est un grand mystère que l'amour; peut-être est-ce un bien céleste, qu'un ange a laissé sur la terre; peut-être est-ce une chimère de l'imagination, qu'elle poursuit jusqu'à ce que le coeur refroidi appartienne déjà plus à la mort qu'à la vie. N'importe; si je ne voyois dans votre sentiment pour Léonce que de l'amour, si je ne croyois pas que sa femme disconvient à son caractère et à son esprit sous mille rapports différens, je ne vous conseillerois pas de tout briser pour vous réunir; mais écoutez-moi, l'un et l'autre.
De quelque manière que l'on combine les institutions humaines, bien peu d'hommes, bien peu de femmes renonceront au seul bonheur qui console de vivre; l'intime confiance, le rapport des sentimens et des idées, l'estime réciproque, et cet intérêt qui s'accroît avec les souvenirs. Ce n'est pas pour les jours de délices placés par la nature au commencement de notre carrière, afin de nous dérober la réflexion sur le reste de l'existence; ce n'est pas pour ces jours que la convenance des caractères est surtout nécessaire; c'est pour l'époque de la vie où l'on cherche à trouver dans le coeur l'un de l'autre, l'oubli du temps qui nous poursuit, et des hommes qui nous abandonnent. L'indissolubilité des mariages mal assortis prépare des malheurs sans espoir à la vieillesse; il semble qu'il ne s'agisse que de repousser les désirs des jeunes gens, et l'on oublie que les désirs repoussés des jeunes gens, deviendront les regrets éternels des vieillards. La jeunesse prend soin d'elle-même, on n'a pas besoin de s'en occuper; mais toutes les institutions, toutes les réflexions doivent avoir pour but de protéger à l'avance ces dernières années, que l'homme le plus dur ne peut considérer sans pitié, ni le plus intrépide sans effroi.
Je ne nie point tous les inconvéniens du divorce, ou plutôt de la nature humaine qui l'exige; c'est aux moralistes, c'est à l'opinion à condamner ceux dont les motifs ne paroissent pas dignes d'excuse: mais au milieu d'une société civilisée qui introduit les mariages par convenance, les mariages dans un âge où l'on n'a nulle idée de l'avenir, lorsque les lois ne peuvent punir, ni les parens qui abusent de leur autorité, ni les époux qui se conduisent mal l'un envers l'autre; en interdisant le divorce, la loi n'est sévère que pour les victimes, elle se charge de river les chaînes, sans pouvoir influer sur les circonstances qui les rendent douces ou cruelles; elle semble dire: Je ne puis assurer votre bonheur, mais je garantirai du moins la durée de votre infortune. Certes, il faudra que la morale fasse de grands progrès, avant que l'on rencontre beaucoup d'époux qui se résignent au malheur, sans y échapper de quelque manière; et si l'on y échappe, et si la société se montre indulgente en proportion de la sévérité même des institutions, c'est alors que toutes les idées de devoir et de vertu sont confondues, et que l'on vit sous l'esclavage civil comme sous l'esclavage politique, dégagé par l'opinion des entraves imposées par la loi.
Ce sont les circonstances particulières à chacun, qui déterminent si le divorce autorisé par la loi, peut être approuvé par le tribunal de l'opinion et de notre propre coeur. Un divorce qui auroit pour motif des malheurs survenus à l'un des deux époux, seroit l'action la plus vile que la pensée pût concevoir; car les affections du coeur, les liens de famille, ont précisément pour but de donner à l'homme des amis indépendans de ses succès ou de ses revers, et de mettre au moins quelques bornes à la puissance du hasard sur sa destinée. Les Anglois, cette nation morale, religieuse et libre; les Anglois ont dans la liturgie du mariage une expression qui m'a touché: Je l'accepte, disent réciproquement la femme et le mari, in health and in sickness, for better and for worse; dans la santé comme dans la maladie, dans ses meilleures circonstances, comme dans ses plus funestes. La vertu, si même il en faut pour partager l'infortune, quand on a partagé le bonheur; la vertu n'exige alors qu'un dévouement tellement conforme à une nature généreuse, qu'il lui seroit tout-à-fait impossible d'agir autrement. Mais les Anglois, dont j'admire, sous presque tous les rapports, les institutions civiles, religieuses et politiques, les Anglois ont eu tort de n'admettre le divorce que pour cause d'adultère: c'est rendre l'indépendance au vice, et n'enchaîner que la vertu; c'est méconnaître les oppositions les plus fortes, celles qui peuvent exister entre les caractères, les sentimens et les principes.
L'infidélité rompt le contrat, mais l'impossibilité de s'aimer dépouille la vie du premier bonheur que lui avoit destiné la nature; et quand cette impossibilité existe réellement, quand le temps, la réflexion, la raison même de nos amis et de nos parens la confirment, qui osera prononcer qu'un tel mariage est indissoluble? Une promesse inconsidérée, dans un âge où les lois ne permettent pas même de statuer sur le moindre des intérêts de fortune, décidera pour jamais du sort d'un être dont les années ne reviendront plus, qui doit mourir, et mourir sans avoir été aimé!
La religion catholique est la seule qui consacre l'indissolubilité du mariage; mais c'est parce qu'il est dans l'esprit de cette religion d'imposer la douleur à l'homme sous mille formes différentes, comme le moyen le plus efficace pour son perfectionnement moral et religieux.
Depuis les macérations qu'on s'inflige à soi-même, jusques aux supplices que l'inquisition ordonnoit dans les siècles barbares, tout est souffrance et terreur dans les moyens employés par cette religion, pour forcer les hommes à la vertu. La nature, guidée par la Providence, suit une marche absolument opposée; elle conduit l'homme vers tout ce qui est bon, comme vers tout ce qui est bien, par l'attrait et le penchant le plus doux.
La religion protestante, beaucoup plus rapprochée du pur esprit de l'Évangile que la religion catholique, ne se sert de la douleur ni pour effrayer ni pour enchaîner les esprits. Il en résulte que dans les pays protestans, en Angleterre, en Hollande, en Suisse, en Amérique, les moeurs sont plus pures, les crimes moins atroces, les lois plus humaines; tandis qu'en Espagne, en Italie, dans les pays où le catholicisme est dans tonte sa force, les institutions politiques et les moeurs privées se ressentent de l'erreur d'une religion qui regarde la contrainte et la douleur comme le meilleur moyen d'améliorer les hommes.