M. de Lebensei, ma chère Élise, en apprenant: à Léonce qu'il m'avoit écrit, m'a causé de nouveaux chagrins, quoique assurément son unique désir fût de me les épargner. Léonce, hier, est venu chez moi; il étoit depuis trois jours à Paris, sans avoir cherché à me voir; il falloit qu'il fût bien mécontent de hui-même, puisqu'il n'avoit pas besoin de m'ouvrir son coeur. J'étois seule; je vis sur sa physionomie, comme il entroit dans ma chambre, une vive expression d'inquiétude, et, sans me dire un mot ni de son absence, ni de son retour, ses premières paroles furent pour me demander si j'avois reçu une lettre de M. de Lebensei, et si j'y avois répondu; je fus très troublée de cette question; il insista, ma réponse n'étoit point encore partie. Léonce aperçut la lettre de votre mari et la mienne sur ma table, et me demanda de les lui montrer; je m'y refusai d'abord; il s'en plaignit avec une sorte de mécontentement sévère et triste qu'il m'est impossible de supporter; je me levai, désespérée de céder à ce qui me sembloit la nécessité, la volonté de Léonce, et je lui remis la lettre de M. de Lebensei et la mienne; j'aurois donné tout au monde pour les lui cacher, mais son regard ne me permit pas d'hésiter à lui obéir.
En prenant ces lettres, il soupira et se tut; j'étois aussi moi-même dans l'anxiété la plus douloureuse; je ne sais ce que je désirois, je ne sais ce que je craignois d'entendre, mais je souffrois cruellement. Dès les premières lignes de la lettre de M. de Lebensei, Léonce changea de visage; il pâlit et rougit alternativement, sans lever les yeux sur moi, ni prononcer une seule parole, quoique tout trahît en lui l'émotion la plus profonde. Après avoir lu la lettre de M. de Lebensei, il prit la mienne, ses mains trembloient en la tenant; je m'efforçois pendant ce temps de paroître tranquille et de dissimuler ma violente agitation; il me sembloit qu'il y avoit une sorte de honte, dans cette situation, à laisser voir mon trouble.
Quand Léonce fut à l'endroit de ma lettre où je repoussois avec vivacité l'idée du divorce, les larmes le suffoquèrent; il laissa tomber sa tête sur sa main, avec des sanglots qui me déchirèrent le coeur: je l'avois vu souvent attendri, mais c'étoit la première fois que, cessant de se retenir, il se livroit à ses pleurs, comme si toutes les puissances de son âme avoient à la fois cédé dans le même moment. Je fus bouleversée en le voyant dans cet état, quoique je n'en connusse pas bien la cause, et que je craignisse même de la pénétrer: mais qui peut peindre l'effet que produit un caractère fort, lorsqu'il est abattu par la sensibilité? jamais les larmes des femmes, jamais les émotions de la faiblesse ne pourraient ébranler le coeur à cet excès, ne sauroient inspirer un intérêt si tendre et néanmoins si douloureux!—Léonce, mon cher Léonce, lui répétai-je plusieurs fois, quel est le sentiment qui vous oppresse? parlez sans crainte à votre amie, vous pouvez tout lui avouer: est-ce la calomnie qu'on a répandue sur moi, qui vous afflige si douloureusement? Est-ce cette proposition inattendue, mais vivement repoussée?—Je m'arrêtai, il ne répondit rien, ses, larmes redoubloient; il essayoit, mais en vain, de se contraindre; et rejetant sa tête en arrière, avec l'impatience de ne pouvoir triompher de son émotion, il couvrit son visage de son mouchoir, et des cris de douleur lui échappèrent.
Il me fut impossible de supporter plus long-temps ce silence, ce désespoir extraordinaire, et je me jetai aux genoux de Léonce, pour le conjurer de me parler et de m'entendre. Ce mouvement fit sur lui l'impression la plus vive, il me regarda quelques instans avec étonnement, avec transport, comme si quelque chimère heureuse se fût réalisée à ses yeux; il me saisit dans ses bras, me replaça sur le canapé, et se prosternant à mes pieds, il me dit:—Oui, vous êtes un ange. Mais moi! mais moi….—Son visage redevint sombre, et il se releva.
Le jour baissoit, un mouvement que je fis lui persuada que j'allois sonner pour demander de la lumière; il me saisit la main et me dit:—Restons dans cette obscurité; je ne veux pas que vous lisiez rien sur mon visage; je ne veux pas apercevoir sur le vôtre ce qui vous occupe, tout doit être mystère, rien ne peut plus se confier.—Grand Dieu! m'écriai-je, quel affreux changement!—J'allois continuer; j'allois le forcer à s'expliquer, lorsque ma soeur entra, et dans l'instant même Léonce disparut.
Jugez quelles cruelles réflexions ont déchiré mon coeur! Est-ce l'opinion de M. de Lebensei sur la possibilité du divorce qui a jeté Léonce dans cet égarement? ou n'est-ce pas plutôt qu'il me croit perdue dans l'opinion, et que ce malheur est au-dessus de ses forces? Je saurai la vérité, le doute qui me tourmente ne peut subsister plus long-temps; mais je vous en conjure, ma chère Élise, priez votre mari de ne rappeler en aucune manière à Léonce l'idée qu'il avoit conçue; vous voyez bien que cette idée ne peut produire que des peines.
LETTRE XX.
Delphine à Léonce.
Je veux, Léonce, que vous me parliez avec sincérité, avec courage même, dussiez-vous me faire beaucoup souffrir. Vous savez quels sont les chagrins cruels qui, depuis votre querelle avec M. de Valorbe, ont troublé ma vie; je vous l'avouerai, j'ai senti en vous revoyant, que tout ce qui m'affligeoit n'étoit rien, en comparaison des peines que vous seul pouvez me faire éprouver.
Je vous ai promis, en présence de ma soeur, de ne jamais me séparer de vous, tant que le bonheur de Matilde ne l'exigeroit pas de moi; peut-être que bientôt, à son retour d'Andelys, elle sera informée à la fois et des calomnies et de la vérité; mais quand même un hasard inouï, prolongeroit sa sécurité, c'est vous que j'interroge, pour savoir si je ne dois pas m'éloigner. Ne croyez point que je veuille partir pour me dérober à la méchanceté dont je suis la victime; je puis peut-être m'en relever aux yeux des autres, je puis du moins trouver dans ma conscience qui est pure, et dans ma fierté qui est orgueilleuse, de quoi me rendre indépendante des accusations que je méprise; mais ce qu'il m'est impossible de supporter, c'est la moindre diminution dans le bonheur que mon attachement vous faisoit goûter.