Tu parles quelquefois d'un éloignement momentané: mon amie, comprends-tu toi-même ce que c'est qu'une année, ce que c'est que bien moins encore, pour des âmes telles que les nôtres? Ah! je n'ai pas en moi ce pressentiment de vie qui rend si libéral du temps; si nous interrompons notre destinée actuelle, je ne sais ce qu'il arrivera, mais jamais, jamais nous ne nous réunirons! Delphine, frémis de ce présage, une voix au fond de mon coeur l'a prononcé.

Cessez donc de supposer un instant que notre séparation soit possible; dans quelque lieu de la terre que vous allassiez, je vous y rejoindrois, n'en doutez pas; le mot de départ n'a plus aucun sens. Si vous quittez Paris, vous me forcez à m'éloigner de Matilde, pour habiter les mêmes lieux que vous; ce sera l'unique résultat du sacrifice dont vous persistez à me menacer. N'est-ce donc pas assez de ne vous voir presque jamais seule? de n'avoir plus ces doux et longs entretiens, qui perfectionnoient mon caractère en me comblant de bonheur? j'ai dompté mon amour; la terreur que m'a fait éprouver le danger où ma passion vous avoit précipitée, cette terreur réprime encore les mouvemens les plus impétueux de mon coeur; c'est assez de ces peines, je n'en supporterai plus de nouvelles, et dans quelque lieu que vous soyez, vous m'y trouverez.

Je n'ai voulu, Delphine, vous implorer qu'au nom de mon amour; je veux que vous restiez pour moi; mais l'intérêt même de votre réputation suffiroit seul pour vous en faire la loi: seroit-il digne de vous, de vous éloigner dans ce moment? N'est-il pas certain qu'on répandroit que si vous aviez pu vous justifier, vous ne seriez pas partie? Madame d'Artenas, en qui vous avez de la confiance, me disoit hier encore que vous vous deviez de reparoître dans la société, et de triompher vous-même de vos ennemis: ne connoissez-vous pas le monde! si vous pliez sous le poids de son injustice, il n'attribuera point votre abattement à la douleur, à la sensibilité de votre caractère; vous êtes trop supérieure pour qu'on revienne à vous par de la pitié; c'est votre courage qu'il faut opposer aux mensonges de l'envie: si la bonté suffisoit pour la désarmer, vous auroit-elle jamais attaquée? Mon amie, si tu me rends le calme et la force, en m'assurant que rien n'est changé dans tes projets ni dans ton coeur, nous en imposerons aux méchans: ne saurois-tu pas, avec de l'esprit et de la bonté, réussir aussi-bien qu'eux, avec de la sottise et de la perfidie? Confions-nous un peu plus en nous-mêmes; les envieux nous avertissent de nos qualités par leur haine, eh bien! appuyons-nous sur ces qualités. Toi, Delphine, toi, surtout, il te suffit de paraître pour plaire, de parler pour être aimée; ose affronter cette société qui ne peut te braver qu'en ton absence; je te réponds du triomphe, et tu en jouiras pour moi. Mais quand nos communs efforts n'auroient pas le succès que j'en espère, quoi qu'il puisse arriver, n'ayez plus d'injuste défiance. Ne vous exagérez pas les foiblesses de votre ami; et que son amour vous réponde de son bonheur, tant qu'il pourra vous voir et que vous l'aimerez.

LETTRE XXII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 25 septembre.

Combien vous m'avez témoigné d'amitié pendant les jours que vous avez passés près de moi! Je ne vous laisserai rien ignorer, ma chère Élise, de ce qui m'intéresse; j'ai le bonheur de croire que votre coeur en est vivement occupé. Léonce est parvenu à me rassurer sur son sentiment, nous avons ressaisi, pour la troisième fois, des espérances de bonheur qui étoient presque entièrement perdues; mais hélas! je n'y ai plus la même confiance.

Quand Léonce a passé quelques jours sans aller dans le monde, il croit qu'il est devenu tout-à-fait insensible à cette injustice de l'opinion envers moi, qui l'a blessé si profondément; mais il ne sait pas que cette douleur, quand on en est susceptible, revient aussi facilement qu'elle se dissipe, cesse et renaît, mais ne se guérit jamais entièrement. Lorsque Léonce en est atteint, il cherche à me le dissimuler, il s'efforce d'être calme; mais je lis malgré lui dans son coeur; je vois qu'il souffre de cette peine, d'autant plus amère, qu'il craindroit de m'humilier en me l'avouant: voilà donc la plus douce de nos jouissances, la parfaite confiance déjà altérée! nous ne nous cachons rien; mais réciproquement, nous sentons que notre peine est moins douloureuse en ne nous en parlant pas.

Je crains aussi de lui laisser apercevoir que mon coeur n'est pas en tout parfaitement satisfait de lui, je ne veux pas me prévaloir de ses torts pour l'affliger. Ah! ce n'est pas moi qui le punirai de ses défauts; hélas! les événemens ne s'en chargeront peut-être que trop! il désire, et, quoi qu'il m'en coûte, j'y souscris, que je recommence à sortir, à revoir mes anciennes relations; il croit que j'effacerai, si je le veux, la trace des calomnies qu'on a répandues sur moi; et je ne puis me dissimuler que son bonheur est attaché à mes succès à cet égard; je le ferai donc; mais quel effort pénible! Lorsque je suis entrée dans le monde, je croyois voir un ami dans tout homme qui se plaisoit à causer avec moi; j'éprouve à présent un sentiment bien contraire; je n'ose m'adresser à personne, parler à personne: une fierté timide m'empêche de rien essayer pour sortir de ma situation, et cependant elle me cause une douleur très-vive; je pense sans cesse avec amertume à ce qu'on a dit de moi, surtout à ce que Léonce a entendu! Les ennemis auroient-ils le courage de vous poursuivre, s'ils savoient qu'ils peuvent empoisonner jusqu'à l'affection même qui vous restoit, pour vous consoler de leur haine!

La haine! juste ciel! comment l'ai-je méritée, ma chère Élise? à qui ai-je fait du mal? à qui n'ai-je pas fait tout le bien qui étoit en ma puissance? et d'où naissent-elles donc, ces fureurs cachées qui n'attendoient que le moment de la disgrâce pour éclater? est-ce à la jalousie qu'il faut les attribuer? Ah! quelques agrémens, dont je n'ai connu le prix que pour chercher à plaire et à être aimée, donnent-ils assez de bonheur pour exciter tant d'envie! et il faudra que je brave ces mauvais sentimens dont il m'eût été si doux de m'éloigner! deux ans d'absence auroient produit naturellement ce que je n'obtiendrai qu'au prix de mille souffrances: enfin, il le veut, ou plutôt, je sais quel prix il met à me revoir au rang que j'occupois dans l'opinion.