—Essayez, lui dis-je encore, des distractions du monde, recherchez la société.—Ah! me répondit-il vivement avec une sorte d'orgueil qui le ranimoit, qui pourroit-on écouter après avoir connu Delphine? Dans la plupart des liaisons, l'esprit des hommes est à peine compris par l'objet de leur amour, souvent aussi leur âme est seule dans ses sentimens les plus élevés; mais l'heureux ami de Delphine n'avoit pas une pensée qu'il ne partageât avec elle, et la voix la plus douce et la plus tendre mêloit ses sons enchanteurs aux conversations les plus sérieuses. Ah! madame, continua Léonce en s'abandonnant toujours plus à son émotion, où voulez-vous que je fuie son souvenir? Toutes les heures de ma vie me rappellent ses soins pour mon bonheur; si je veux me livrer à l'étude, je me souviens de ses conseils, de l'intérêt éclairé qu'elle savoit prendre aux progrès de mon esprit; elle s'unissoit à tout, et tout maintenant me fait sentir son absence. Oh! son accent, son regard seulement, si je le rencontrois dans une autre femme, il me semble que je ne serois plus complètement malheureux; mais rien, rien ne ressemble à Delphine; je plains tous ceux que je vois, comme s'ils devoient s'affliger d'être séparés d'elle; et moi, le plus malheureux des hommes! je me plains aussi, car je sais ce qu'il me faut de courage pour paroître encore ce que je suis à vos yeux, pour ne pas succomber, pour ne pas pousser des cris de désespoir, pour ne pas invoquer au hasard la commisération de celui qui me parle, comme si tous les coeurs dévoient avoir pitié de mon isolement. La douleur m'a dompté comme un misérable enfant.—A peine pus-je entendre ces derniers mots, que les sanglots étouffèrent. En ce moment je blâmai le sacrifice de Delphine, et Matilde ne m'inspiroit aucune pitié.
Cependant elle est devenue plus intéressante depuis le départ de madame d'Albémar; sa tendresse pour Léonce a donné de la douceur à son caractère; elle ne parloit pas autrefois à M. de Lebensei, maintenant elle consent assez souvent à le voir chez elle. Il y a deux jours que, l'entendant nommer madame d'Albémar, elle s'est approchée de lui, et lui a dit avec vivacité:—C'est une personne très-généreuse, que madame d'Albémar.—Ces mots signifioient beaucoup dans la manière habituelle de Matilde.
Quelques paroles échappées à Léonce, me font craindre qu'il ne cède une fois à l'impulsion donnée à la noblesse françoise, pour sortir de France et porter les armes contre son pays; il n'est malheureusement que trop dans le caractère de M. de Mondoville, d'être sensible au déshonneur factice qu'on veut attacher à rester en France. M. de Lebensei combat cette idée de toute la force de sa raison; mais son moyen le plus puissant, c'est d'invoquer l'autorité de Delphine. Léonce se tait à ce nom: ce qui me paroît certain pour le moment, sans pouvoir répondre de l'avenir, c'est que M. de Mondoville ne quittera point sa femme pendant sa grossesse; ainsi nous avons du temps pour prévenir de nouveaux malheurs.
Voilà, mademoiselle, tout ce que j'ai recueilli qui puisse intéresser notre amie; c'est à vous à juger de ce qu'il faut lui dire ou lui cacher; parlez-lui du moins de l'inaltérable attachement que M. de Lebensei et moi lui avons consacré, et daignez agréer aussi, mademoiselle, l'hommage de nos sentimens.
ÉLISE DE LEBENSEI.
Je partage du fond de mon coeur, mon amie, l'émotion que cette lettre vous aura causée; mais je vous en conjure, ne vous laissez pas ébranler dans vos généreuses résolutions: puisque vous avez pu partir, attendez que le temps ait changé la nature de vos sentimens; un jour Léonce sera votre ami, votre meilleur ami, et l'estime même que votre conduite lui aura inspirée consacrera son attachement pour vous.
J'ai regretté d'abord vivement que vous eussiez pris le parti de ne pas me rejoindre, mais à présent je l'approuve; Léonce seroit venu certainement ici, s'il avoit su que vous y fussiez, et M. de Valorbe n'auroit pas perdu un moment pour se rapprocher de vous, et vous persécuter peut-être d'une manière cruelle. Dérobez-vous donc dans ce moment aux dangereux sentimens que vos charmes ont inspirés; mais songez que vous devez un jour vous réunir à moi, et qu'il ne vous est pas permis de vous séparer de celle qui n'a d'autre intérêt dans ce monde, que son attachement pour vous.
LETTRE III.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Lausanne, ce 24 décembre.