Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Zurich, ce 28 décembre.

Je crois avoir trouvé enfin l'asile qui me convient. A six lieues de Zurich, sur une rivière qui se jette dans le Rhin, il y a un couvent de chanoinesses religieuses, appelé l'abbaye du Paradis, où l'on reçoit des femmes comme pensionnaires; leur conduite est soumise à l'inspection de l'abbesse, elles ne peuvent sortir sans son consentement, quoiqu'elles ne fassent point de voeux. [Ces sortes de pensionnaires s'appellent des données.] La manière de vivre dans ce couvent est régulière sans être pénible; il y a moins de sévérité dans les statuts de cette maison que dans la plupart de celles du même genre; mais on est difficile sur le choix des personnes qui peuvent y être admises, et c'est une retraite très-honorable pour les femmes qui y sont reçues; je dois y aller demain matin, et je vous manderai si je puis m'y établir.

J'éprouve une impatience singulière de trouver enfin une demeure fixe, une existence uniforme; chaque objet nouveau réveille en moi le même souvenir et la même douleur.

Ce 29.

Louise, l'auriez-vous prévu? L'abbesse de ce couvent, c'est madame de Ternan, la soeur de madame de Mondoville, la tante de Léonce; elle s'appelle Léontine, c'est d'elle qu'il tient son nom; elle lui ressemble, quoiqu'elle ait cinquante ans: il y a eu des momens, pendant notre longue conversation, où ces rapports de figure et de voix m'ont frappée jusqu'au point d'en tressaillir; elle a, dans sa manière de parler, cet accent un peu espagnol qui donne, vous le savez, tant de grâce et de noblesse au langage de Léonce; je ne pouvois me résoudre à m'éloigner d'elle, j'essayois mille sujets différens, dans l'espoir d'en découvrir un qui pût animer assez madame de Ternan, pour donner à ses mouvemens plus de jeunesse, plus de ressemblance avec ceux de Léonce. Je n'ai point cherché à connoître le caractère de madame de Ternan: ses gestes, ses regards m'occupoient uniquement. Je lui ai témoigné le plus grand désir de me fixer dans sa maison, sans que rien en elle m'ait fortement attiré, si ce n'est les traits de son visage et les accens de sa voix, qui rappellent Léonce.

Elle a consenti à ce que je désirois; elle m'a promis le secret sur mon véritable nom, et m'a accueillie très-poliment, quoique avec un mélange de hauteur qui rappeloit ce qu'on m'a dit du caractère de sa soeur; elle m'a paru avoir de l'esprit, mais celui d'une femme qui a été très-jolie, et dont les manières se composent de la confiance qu'elle avoit autrefois dans sa figure, et de l'humeur qu'elle a maintenant de l'avoir perdue. Rien en elle ne peut expliquer pourquoi elle s'est faite religieuse, et quand elle cause, elle a l'air de l'oublier tout-à-fait; on m'a dit cependant qu'elle était très-sévère pour la manière de vivre des pensionnaires qu'elle admettoit chez elle, et que toute sa communauté avoit en général un grand esprit de rigueur. Quoi qu'il en soit, je veux m'établir dans ce couvent: que m'importe plus ou moins d'exigence! je n'ai rien à faire qu'à me dérober, s'il est possible, aux sentimens douloureux qui me poursuivent. Madame de Ternan obtiendra de moi ce qu'elle voudra, elle ne se doute pas de l'empire qu'elle a sur ma volonté; j'irois au bout du monde pour la voir habituellement.

J'apprendrai, en vivant avec elle, tous les mots qu'elle prononce comme Léonce, toutes les impressions qui fortifient les traces de sa ressemblance avec lui, et je chercherai à faire reparoître plus souvent ces traces chéries.—O Léonce! me voilà un intérêt dans la vie: j'aimerai cette femme, quels que soient ses défauts; je la soignerai, pour qu'elle écrive une fois à votre mère que j'étois digne de vous.—Je ne serai pas séparée tout-à-fait de ce que j'aime; un rapport, quelque indirect qu'il soit, me restera encore avec lui; et quand, dans quelques années, je pourrai lui faire connoître ma retraite, lui raconter les jours que j'y ai passés, il sera touché des sentimens qui m'auront tout entière occupée.

Ma soeur, votre dernière lettre m'a profondément attendrie; ne vous affligez pas tant de ma situation; elle vaut mieux depuis que j'ai choisi une retraite, depuis que j'ai pu, loin de Léonce, retrouver encore quelques liens avec lui.

LETTRE VI.