De l'abbaye du Paradis, ce 6 février.
Une crainte mortelle, ma chère Louise, est venue troubler le peu de calme dont je jouissois; un mot échappé à madame de Ternan me fait croire que la mère de Léonce lui a mandé que son fils se livroit vivement au projet de prendre parti dans la guerre dont la France est menacée; je sais bien qu'à présent il ne s'éloignera pas de Matilde; mais il peut contracter de tels engagemens à l'avance, qu'il n'existe plus aucun moyen de le détourner de les remplir; je ne vois auprès de lui que M. de Lebensei qui puisse mettre un vif intérêt à combattre ce funeste dessein, et je lui écris pour l'en conjurer. Envoyez ma lettre à M. de Lebensei, ma soeur, sans lui faire connoître d'aucune manière dans quel lieu je suis; cette lettre peut prévenir le malheur que je redoute, c'est assez vous la recommander.
LETTRE XIII.
Madame d'Albémar à M. de Lebensei.
Je vous conjure de nouveau, vous qui m'avez comblée des plus touchantes preuves de votre amitié, d'employer toutes les armes que vous donne votre manière de penser et de vous exprimer, pour empêcher Léonce de quitter la France, et de se joindre au parti qui veut faire la guerre avec l'armée des étrangers; vous savez, comme moi, quels sont les scrupules d'honneur, les sentimens chevaleresques qui pourroient entraîner Léonce dans cette funeste résolution; combattez-les en les ménagéant. Servez-vous de mon nom, si vous croyez qu'il puisse ajouter quelque force à ce que vous direz; cachez pourtant à Léonce que, du fond de ma retraite, vous avez reçu une lettre de moi; il vous demanderoit peut-être de la voir. Il voudroit y répondre lui-même, et renouvelleroit, en m'écrivant, une lutte que je n'ai plus la force de supporter; mais si jamais je vous ai inspiré quelque intérêt ou quelque pitié, faites, au nom du ciel, que, dans le séjour où j'ai enseveli ma destinée, je ne sois pas tout à coup arrachée par de nouvelles craintes, au triste repos d'un malheur sans espoir.
LETTRE XIV.
M. de Lebensei à M. de Mondoville.
Cernay, ce 18 février 1792.
Souffrez, mon ami, que je me hasarde à pénétrer dans vos secrets, plus avant encore que vous ne me l'avez permis; j'ai remarqué, pendant le peu de jours que je suis resté dans votre maison à Paris, l'effet que l'on produisoit sur vous, en vous racontant que les nobles sortis de France depuis quelques mois, pensent et disent qu'il est honteux pour les personnes de leur classe de ne pas se joindre à eux, lorsqu'ils font la guerre pour rétablir l'autorité royale et leurs droits personnels. Vous ne m'avez point parlé de votre projet à cet égard; ma manière de penser en politique vous en a peut-être détourné. Vous avez même voulu contenir devant moi l'impression que vous receviez, en apprenant quelle étoit sur ce sujet l'opinion de presque tous les gentilshommes; mais je crains que vous ne cédiez à l'empire de cette opinion, maintenant que vous êtes séparé de la céleste amie qui l'auroit combattue. Avant de discuter avec vous les motifs de la guerre qui doit, dit-on, cette année, éclater contre la France, [Le 18 février 1792, date de cette lettre, étoit trois mois avant le commencement de la guerre.] accordez: à l'amitié le droit de vous dire ce qui vous concerne particulièrement.
Ce n'est point, je le sais, votre conviction personnelle qui vous anime dans cette cause; vous ne voulez en politique, comme dans toutes les actions de votre vie, que suivre scrupuleusement ce que l'honneur exige de vous, et vous prenez pour arbitre de l'honneur, l'approbation ou le blâme des hommes. Je suis convaincu que, même dans les temps les plus calmes, il faut savoir sacrifier l'opinion présente à l'opinion à venir, et que les grandes spéculations en ce genre exigent des pertes momentanées; mais si cela est vrai d'une manière générale, combien cela ne l'est-il pas davantage dans les circonstances où nous nous trouvons? Vous ne pouvez satisfaire maintenant que l'opinion d'un parti; ce qui vous vaudra l'estime de l'un vous ôtera celle de l'autre; et si quelque chose peut faire sentir la nécessité d'en appeler à soi seul, ce sont ces divisions civiles, pendant lesquelles les hommes des bords opposés plaident contradictoirement, et s'objectent également la morale et l'honneur.