Madame de Cerlebe à mademoiselle d'Albémar.

De l'abbaye du Paradis, ce 20 juin.

Tout est dit, le temps sur lequel je comptais nous est arraché. Les voeux éternels sont prononcés! Ah! nous avons été entraînées par je ne sais quelle puissance inexplicable, et maintenant qu'il faut que je vous rende compte de ces malheureux jours, leur souvenir se perd dans le trouble qui nous a peut-être empêchées de faire usage de notre raison.

Depuis près de trois mois, que madame d'Albémar étoit novice, madame de Ternan avoit cherché tous les moyens de prendre de l'ascendant sur elle; ce n'étoit point par de l'art ou de la fausseté qu'elle y étoit parvenue; il faut rendre à madame de Ternan la justice qu'elle a beaucoup de vérité dans le caractère, mais tant d'humeur et de personnalité, qu'il faut, ou se brouiller avec elle, ou céder à ses volontés. Combien, dans la plupart des associations de la vie, n'y a-t-il pas d'exemples de l'empire de l'humeur et de l'exigeance, sur la douceur et la raison: dès qu'un lien est formé de manière qu'on ne puisse plus le rompre sans de graves inconvéniens, c'est le plus personnel des deux qui dispose de l'autre.

Je me croyois sûre cependant que nous avions encore plusieurs mois devant nous; je comptois sur votre arrivée, que vous aviez annoncée; je me flattois que pendant ce temps il surviendroit des incidens qui délivreroient madame d'Albémar sans la compromettre: lorsqu'il y a trois jours, je vins la voir à son couvent, je la trouvai beaucoup plus triste qu'elle ne l'avoit été jusqu'alors; interrogée par moi, elle me dit que madame de Ternan avoit obtenu à Rome des dispenses de noviciat, et qu'elle vouloit l'obliger à prononcer ses voeux dans trois jours: indignée de cette résolution, j'en demandai les motifs.—Elle ne me les a pas fait connoître, répondit madame d'Albémar, elle s'est retranchée dans la phrase ordinaire dont elle se sert, quand elle a de l'humeur contre moi; elle m'a dit que si je ne voulois pas suivre ses conseils, elle rendrait publique la lettre du commandant de Zell, et se conformeroit à la délibération des soeurs qui, en conséquence de cette lettre, avoient décidé qu'elles ne me garderoient pas dans leur couvent. J'ai cependant persisté dans mon refus d'abréger mon noviciat, continua Delphine; mais cette affreuse menace me remplit de terreur.—J'essayai alors de rassurer madame d'Albémar, et je me déterminai à parler à madame de Ternan, malgré l'éloignement qu'elle m'inspire: je lui fis demander de la voir; elle me fit dire capricieusement de revenir le lendemain.

En arrivant, je lui expliquai l'objet de ma visite; elle me dit, avec une franchise d'égoïsme tout-à-fait originale, qu'elle avoit des raisons de craindre que si le noviciat de Delphine duroit un an, les circonstances ou ses amis ne la fissent renoncer au projet de se faire religieuse, et qu'elle ne vouloit pas s'exposer à perdre la société d'une personne qui lui plaisoit extrêmement. Je voulus lui parler alors du plaisir d'être généreuse envers ses amis, de se sacrifier pour eux; elle me répondit honnêtement, mais comme s'il falloit de la politesse pour ne pas se moquer de ce qu'elle appeloit ma mauvaise tête; et non-seulement elle n'étoit pas ébranlée par tout ce que je pouvois lui dire, mais elle n'avoit pas l'air de croire qu'on pût hésiter sur ce que je proposois, et répétoit sans cesse:—Comment peut-on me demander de ne pas employer tous mes moyens pour faire réussir une chose que je souhaite? c'est vraiment de la folie.

—Je retournai ensuite vers Delphine, et je voulus l'engager à sortir de l'abbaye, à braver ce qu'on pourroit dire, en venant s'établir chez, moi; mais je vis avec douleur qu'elle n'en avoit pas la force.—Autrefois, me dit-elle, je ne craignois pas du tout l'opinion, et je ne consultois jamais que le propre témoignage de ma conscience; mais depuis que le monde a trouvé l'art de me faire mal dans mes affections les plus intimes, depuis que j'ai vu qu'il n'y avoit pas d'asile contre la calomnie, même dans le coeur de ce qu'on aime, j'ai peur des hommes, et je tremble devant leur injustice, presque autant que devant mes remords; enfin, j'ai tant souffert, que je n'ai plus qu'un vif désir, celui d'éviter de nouvelles peines.—C'est ainsi, mademoiselle, que me trouvant entre l'inflexible personnalité de madame de Ternan, et l'effroi que causoit à Delphine la seule idée d'un éclat déshonorant, tous mes efforts auprès de l'une et l'autre étoient inutiles.

Cependant je me flattois, avec raison, d'avoir plus d'ascendant sur Delphine; elle redoutoit les voeux précipités qu'on exigeoit d'elle, et souhaitoit extrêmement de pouvoir y échapper: j'étois avec elle, et nous cherchions ensemble s'il existoit un moyen d'ébranler la résolution de madame de Ternan, lorsqu'elle entra dans la chambre avec un air d'indignation qui me fit battre le coeur.—Voilà, madame, dit-elle à Delphine, la lettre que vous m'attirez; c'en est trop, il faut pourtant que vous cessiez de porter le trouble dans cette maison.—Je lus à Delphine tremblante la lettre que madame de Ternan consentit à me donner; elle contenoit des menaces insensées et offensantes, que M. de Valorbe écrivoit à madame de Ternan; il lui déclaroit qu'il avoit appris qu'elle vouloit forcer madame d'Albémar à se faire religieuse, et que, dans peu de jours, espérant obtenir sa liberté du gouvernement autrichien, il viendroit réclamer lui-même madame d'Albémar, et accuser publiquement quiconque voudroit la retenir: il ajoutoit à ces menaces, déjà très-blessantes, quelques mots qui indiquoient le peu de dévotion de madame de Ternan, et les motifs de vanité qui lui avoient fait haïr le monde. Après une telle lettre, il n'étoit plus possible d'espérer que madame de Ternan fléchît jamais sur la volonté qu'elle avoit exprimée; le malheureux Valorbe n'avoit certainement dans cette circonstance que le désir d'être utile à madame d'Albémar, et pour la seconde fois il la perdoit.

Madame de Ternan étoit irritée à un degré excessif; c'est une personne qu'on ne peut plus ramener, quand une fois son amour-propre est offensé. Madame d'Albémar voulut dire quelques mots sur ce qu'il seroit injuste de la rendre responsable du caractère de M. de Valorbe, elle qui en avoit été si cruellement victime.—Que vous soyez innocente ou non, madame, de son insolente folie, répondit madame de Ternan, il n'en est pas moins vrai qu'il veut vous enlever d'ici, quand il aura recouvré sa liberté. Pour prévenir cette scène scandaleuse, il ne reste que deux partis à prendre; ou vous ferez perdre toute espérance à M. de Valorbe, en vous fixant dans cette maison pour toujours, ou vous voudrez bien en sortir; et comme il ne faut pas que M. de Valorbe puisse se flatter que ces menaces m'ont fait peur, je ferai connoître la délibération de nos soeurs et ses motifs.—J'espérai un moment que le ton impérieux de madame de Ternan avoit révolté Delphine, et qu'elle alloit tout braver pour lui résister, car elle lui répondit, avec beaucoup de dignité:—Vous abusez trop, madame, de mon malheur, et vous comptez trop peu sur mon courage.

—Dans ce moment on apporta une lettre de vous; pardonnez-moi, mademoiselle, la peine que je vais vous causer; ne vous accusez pas cependant, car je suis sûre que cette lettre n'a rien changé à l'événement, il étoit inévitable. Madame de Ternan prit, avec sa hauteur accoutumée, votre lettre adressée à madame d'Albémar, et dit à Delphine:—Tant que vous êtes novice dans ma maison, madame, j'ai le droit de lire vos lettres: la voici, continua-t-elle, après l'avoir parcourue; on y parle seulement de mon neveu et de l'heureux accouchement de sa femme.—Delphine tressaillit au nom de Léonce, et la main qu'elle tendit pour recevoir la lettre trembloit extrêmement. Vous savez que vous lui mandiez que Matilde étoit accouchée d'un fils, et que sans doute elle se portoit bien, puisqu'elle étoit décidée à nourrir son enfant; vous ajoutiez que Léonce paroissoit sentir vivement le bonheur d'être père.