Madame de Mondoville est tombée tout à coup très-malade, mademoiselle; elle s'obstine à vouloir nourrir son enfant, dans cet état, et si l'on n'obtient pas d'elle d'y renoncer, sa mort est certaine. Je vous donnerai de ses nouvelles exactement; mon mari ne quitte pas M. de Mondoville. Ne mandez pas à madame d'Albémar la situation de Matilde; il faut lui épargner des impressions trop mêlées, trop diverses, pour ne pas agiter vivement son coeur. Soyez sûre que je ne passerai pas un jour sans vous informer de la santé de madame de Mondoville. Nous nous entendons sans nous exprimer. Adieu, mademoiselle.
ÉLISE DE LEBENSEI.
SIXIÈME PARTIE.
LETTRE PREMIÈRE.
Delphine, à mademoiselle d'Albémar.
De l'abbaye du Paradis, ce 1er juillet 1792.
Mon amie, j'ai causé la mort d'un homme! c'est en vain que je cherche dans ma pensée des excuses, des explications; je n'ai pas eu des intentions coupables, mais sans doute je n'ai pas su ménager le caractère de M. de Valorbe; je n'aurois pas dû lui donner un asile dans ma propre maison: un bon sentiment m'y portoit; mais la destinée des femmes leur permet-elle de se livrer à tout ce qui est bien en soi? Ne falloit-il pas calculer les suites d'une action même honnête, et trouver une manière plus sage de concilier la bonté du coeur avec les devoirs imposés par la société? Si je n'avois pas des reproches à me faire, serois-je si malheureuse? on ne souffre jamais à ce point sans avoir commis de grandes fautes.
Je repasse sans cesse dans ma pensée ce que j'aurois pu écrire à M. de Valorbe, qui eût adouci son désespoir, quand je lui annonçai mon nouvel état: il me semble que la crainte fugitive de ce qui vient d'arriver a traversé mon esprit, et que je ne m'y suis pas assez arrêtée. Je cherche à me rappeler le moment où cette crainte m'est venue, le degré d'attention que j'y ai donné, les pensées qui m'en ont détournée. Je m'efforce de suivre en arrière les plus légères traces de mes réflexions, pour m'accuser ou m'absoudre. Je me reproche enfin de ne pas accorder à la mémoire de M. de Valorbe les sentimens qu'il demandoit de moi, de ne pas regretter assez celui qui est mort pour m'avoir aimée; je n'ose me livrer à m'occuper de Léonce: il me semble que M. de Valorbe me poursuit de ses plaintes, il n'y a plus de solitude pour moi, les morts sont partout.
Vous le savez, autrefois, quand j'étois près de vous, je me plaisois dans la vie contemplative; le bruit du vent et des vagues de la mer, qu'on entendoit souvent dans notre demeure, me faisoit éprouver les sensations les plus douces; je rêvois l'avenir, en écoutant ces bruits harmonieux, et, confondant les espérances de la jeunesse avec celles d'un autre monde, je me perdois délicieusement dans toutes les chances de bonheur que m'offroit le temps, sous mille formes différentes. Cet été même, quand je n'avois plus à attendre que des peines, vingt fois, au milieu de la nuit, me promenant dans le jardin de l'abbaye, je regardois les Alpes et le ciel, je me retraçois les écrits sublimes qui, dès mon enfance, ont consacré ma vie au culte de tout ce qui est grand et bon: les chants d'Ossian, les hymnes de Thompson à la nature et à son Créateur, toute cette poésie de l'âme qui lui fait pressentir un secret, un mystère, un avenir, dans le silence du ciel et dans la beauté de la terre; le merveilleux de l'imagination, enfin, m'élevoit quelquefois dans la solitude au-dessus de la douleur même; je me rappelois alors la destinée de tout ce qui a été distingué dans le monde, et je n'y voyois que des malheurs. Amour, vertu, génie, tout ce qui a honoré l'homme, l'homme l'a persécuté. Pourquoi donc, me disois-je, serois-je révoltée de mon sort? quand j'ai osé sentir, penser, aimer, ne me suis-je pas condamnée à souffrir! Et je levois des regards plus fiers vers ces astres, qui ont recueilli toutes les idées, toutes les affections que les vulgaires habitans de ce monde ont repoussées. Cette disposition de mon coeur m'étoit assez douce, elle m'aidoit à supporter le nouvel état que j'ai embrassé; mais depuis la mort de M. de Valorbe, je ne sais quelle inquiétude, quel sentiment amer ne me permet plus d'être bien quand je suis seule.
Il faut que j'essaie d'une vie plus utilement employée, et que je fasse servir mon existence au bien des autres, pour parvenir à la supporter moi-même. Les plaisirs d'une bienfaisance continuelle, l'espoir de perfectionner mon âme, en soulageant l'infortune, me ranimeront peut-être: les heures oisives que l'on passe ici me deviennent trop pénibles; la rêverie me consume, au lieu de me calmer; je ne puis échapper à moi, qu'en m'occupant sans cesse à secourir les souffrances de l'humanité; écoutez mon projet, ma soeur, et secondez-le.