Vous dirai-je que de malheureuses superstitions se sont emparées de moi, depuis que votre lettre a frappé mon esprit de terreur. Le dernier mot que M. de Valorbe a écrit en mourant, c'étoit pour exprimer son désir d'être enseveli dans notre église; nos religieuses s'y refusoient d'abord, parce que l'on avoit répandu le bruit qu'il s'étoit tué; mais j'ai mis tant de chaleur dans ma demande, que je l'ai enfin obtenue; j'attachois un grand prix à rendre à cet infortuné ce dernier hommage. Hier au soir, je voulus aller visiter son tombeau; votre lettre m'avoit inspiré plus de désir encore d'apaiser ses mânes. Je craignois pour Léonce; j'avois besoin d'implorer toutes les protections invisibles que les infortunés appellent sans cesse, dans leurs impuissantes douleurs. J'arrive près du tombeau de M. de Valorbe, je frémis du profond silence qui m'environnoit, près d'un coeur si passionné, près d'un homme que la violence de ses sentimens avoit fait mourir. Je me mis à genoux, et je me penchai sur la pierre qui couvroit sa cendre. J'y versai long-temps des pleurs de pitié, de regret et de crainte. Quand je me relevai, mon premier mouvement fut de tirer de mon sein le portrait de Léonce, que j'y ai toujours conservé; je voulus justifier auprès de lui la pitié que m'inspiroit M. de Valorbe; mais je trouvai le portrait entièrement méconnoissable; le marbre du tombeau de M. de Valorbe, sur lequel je m'étois courbée, l'avoit brisé sur mon coeur!

Plaignez-moi; cette circonstance si simple me parut un présage; il me sembla que du sein des morts, M. de Valorbe se vengeoit de son rival, et qu'un jour Léonce devoit périr dans mes bras. Ce jour approche-t-il? le savez-vous? voulez-vous me le cacher? Ah! cessez de vous montrer insensible à mon sort! je ne puis le croire, je ne puis soupçonner votre coeur; et toutes les chimères les plus cruelles s'offrent à moi, pour expliquer ce que je ne saurais comprendre.

LETTRE III.

Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 15 juillet 1792.

Les médecins ont déclaré que si Matilde persistoit à nourrir son enfant, elle étoit perdue, et que son enfant même ne lui survivrait peut-être pas. Un confesseur et un médecin amené par ce confesseur, soutiennent l'opinion contraire, et Matilde ne veut croire qu'eux. Léonce s'est emporté contre le prêtre qui la dirige; il a supplié Matilde à genoux de renoncer à sa résolution; mais jusqu'à présent il n'a pu rien obtenir. Elle se persuade que toutes les femmes qui sont un peu malades se font conseiller de ne pas nourrir, pour se dispenser d'un devoir; et rien au monde ne peut la faire sortir de cette opinion. Elle sait une phrase pour répondre à tout; elle dit que, quand elle se sentira malade, elle cessera de nourrir; mais que, n'éprouvant aucune douleur à présent, elle n'a point de motif pour céder à ce qu'on lui demande. On lui parle de son changement; on lui retrace tous les symptômes alarmans de son état; on veut l'effrayer sur le mal qu'elle peut faire à son fils: elle répond qu'elle n'y croit pas; que le lait de la mère convient à l'enfant; qu'un changement de nourriture seroit très-dangereux pour lui, et qu'elle doit savoir, mieux que personne, ce qui est bon pour son fils et pour elle-même. Ces deux ou trois phrases répondent à toutes les conversations qu'on veut avoir avec elle, elle les répète toujours, les varie à peine; et l'on sent en lui parlant, m'a dit M. de Lebensei, la résistance de l'entêtement comme un obstacle physique, sur lequel la force des raisonnemens ne peut rien.

Quel triste spectacle cependant que cette altération du jugement, cette folie véritable, revêtue des formes les plus froides et les plus régulières! Léonce est au désespoir, surtout pour son fils. J'espère qu'il triomphera de la résistance de Matilde; elle l'aime, c'est le seul sentiment qui ait sur elle un pouvoir indépendant de sa volonté. M. de Lebensei ne quitte pas Léonce; il ne se montre pas toujours à Matilde, mais il est habituellement dans la chambre de M. de Mondoville, pour le soutenir et le consoler. Léonce, depuis huit jours, n'a pas prononcé le nom de madame d'Albémar. J'aime ce respect et cette pitié pour la situation de sa femme. Jamais, cependant, je crois, il ne fut plus occupé de Delphine! Agréez, mademoiselle, mes tendres hommages.

ÉLISE DE LEBENSEI.

LETTRE IV.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.