LETTRE V.

Mademoiselle d'Albémar à M. de Lebensei.

Montpellier, ce 27 juillet.

Gardez-vous bien, monsieur, de laisser partir Léonce pour la Suisse; il n'est point de dessein plus funeste. Il faut vous révéler un secret affreux, un secret qui anéantit toutes nos espérances, au moment où le sort avoit écarté tous les obstacles. Les persécutions de M. de Valorbe, la barbare personnalité d'une femme, un enchaînement de circonstances enfin, dont l'ascendant étoit inévitable, ont précipité madame d'Albémar dans la plus malheureuse des résolutions; elle est religieuse dans l'abbaye du Paradis, à quatre lieues de Zurich. M. de Valorbe, l'auteur de tous les chagrins de Delphine, est mort désespéré, lorsqu'il ne pouvoit plus rien réparer. Madame d'Albémar ne se repent que trop, je le crois, des voeux imprudens qui la lient pour jamais; et cependant elle ignore encore la mort de Matilde! Je ne puis penser sans horreur au désespoir que vont éprouver Léonce et Delphine, quand elle apprendra qu'il est libre, quand il saura qu'elle ne l'est plus. On ne peut éviter qu'ils ne connoissent une fois leur sort; mais il faut les y préparer, si toutefois il est possible qu'ils l'apprennent sans en mourir.

Je suis retenue dans mon lit par un accident assez fâcheux; remplissez à ma place, monsieur, les devoirs de l'amitié; vous avez plus de force et de caractère que moi, vos conseils leur seront plus utiles que mes larmes; secourez nos amis, jamais ils ne furent plus malheureux.

LETTRE VI.

M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 2 août.

Quelle nouvelle vous m'apprenez, juste ciel! et il est parti ce matin, avant que votre lettre me fût arrivée! Je vais le rejoindre; dans deux heures j'aurai mon passe-port, et je serai sur ses traces. J'ignore ce que je lui dirai, ce que je pourrai faire pour lui; mais enfin il ne sera pas seul. L'infortuné! quels événemens funestes ont précédé le malheur qui va l'accabler! Avant-hier, il reçut la nouvelle qu'une maladie violente l'avoit privé de sa mère, et deux heures après, son fils est mort dans ses bras! Au moment où ce pauvre enfant a cessé de vivre, Léonce s'est jeté sur son berceau, avec des convulsions de douleur qui me faisoient craindre pour lui:—Mon ami, s'est-il écrié, tous mes liens sont brisés, tous, hors un seul! mais celui-là, si je le retrouve, je puis vivre; oui, sur le tombeau de ma famille entière, barbare que je suis, l'amour peut encore me rendre heureux.—Hélas! et j'entendois ces paroles sans me douter de ce qu'elles avoient d'horrible. Je croyois à l'espérance qu'il invoquoit alors à son secours: depuis ce moment il ne m'a plus prononcé le nom de Delphine.

Le lendemain, il a suivi l'enterrement de son fils jusqu'au cimetière de Bellerive, où il a voulu qu'on l'ensevelît. J'y ai été avec lui; rien n'est plus touchant que les honneurs rendus au cercueil d'un enfant: cette cérémonie n'a rien de sombre; il semble qu'on devroit plaindre davantage celui qui perd la vie avant d'avoir goûté ses beaux jours, et cependant j'éprouvois un sentiment tout-à-fait contraire: ce qui attriste dans la mort, ce sont les longues douleurs qui l'ont précédée, les espérances trompées, les efforts pénibles qui n'ont pu conduire au but, et n'ont creusé que l'abîme où le temps et la douleur précipitent tous les hommes; mais j'aime ces mots d'Hervey sur la tombe d'un enfant: «La coupe de la vie lui a paru trop amère, il a détourné la tête.» Heureux enfant! dispensé de l'épreuve! pauvre enfant! que va devenir ton père? prieras-tu pour lui dans le ciel? ta mère se réunira-t-elle à toi? Oh! quel est l'esprit assez fort pour ne pas appeler ceux qui ne sont plus, au secours des vivans qu'ils ont aimés! Quel est le coeur qui n'invoque pas ce qu'il ignore, quand il succombe à ce qu'il éprouve! Hélas! maintenant que je sais de quel sort Léonce est menacé, il me semble que l'expression de sa physionomie en étoit le présage; il y avoit des rayons d'espoir qui l'illuminoient tout à coup; mais il retomboit l'instant d'après dans la tristesse la plus profonde, comme si l'image du bonheur lui étoit apparue, et qu'une voix secrète eût empêché son âme de s'y confier.