Vous concevez, mademoiselle, ce que je devois souffrir; je voyois mon malheureux ami comme un homme frappé de mort à son insu, et je n'osois ni le consoler ni l'inquiéter, car il auroit suffi d'un mot pour bouleverser son âme; je voulus tâcher de découvrir sa disposition sur les idées qui m'occupoient, et je lui demandai si, pour posséder Delphine, il s'exposeroit cette fois, s'il le falloit, au blâme universel de la société.—Pourquoi cette question? s'écria-t-il, en se levant avec colère. Madame d'Albémar n'est-elle pas le choix le plus honorable, le caractère le plus estimé? Que savez-vous? que croyez-vous?—Je ne sais rien, interrompis-je, qui ne soit à la gloire de celle que vous aimez; mais dans les momens les plus agités de la vie, j'aime qu'on soit capable de réfléchir et de raisonner.—Je ne le suis pas, me répondit-il brusquement, et il s'éloigna.—Je le suivis, la bonté de son caractère le ramena; il revint à moi et me dit, en me tendant la main:—Vous qui saviez si bien trouver, il y a quelques mois, ce que j'avois besoin d'entendre, pourquoi, depuis que vous êtes ici, l'état de mon âme est-il beaucoup moins doux?—C'est que l'attente se prolonge, lui répondis-je. Partons demain pour Francfort.—Eh bien! oui, me répondit-il, je vous verrai demain.—Et il me quitta pour rentrer chez lui.
Dans quelques heures, je serai à l'abbaye du Paradis; madame d'Albémar soutiendra, je le crois, avec plus de force la nouvelle que j'ai à lui annoncer, elle n'a pas un instant cessé de souffrir; mais ce qui me fait trembler pour Léonce, c'est qu'il a repris à l'espoir du bonheur, avec confiance et vivacité. Je vous apprendrai dans ma première lettre comment j'aurai trouvé madame d'Albémar, et quel conseil elle adoptera dans son malheur. Ah! je voudrois qu'elle se confiât entièrement à mes avis, sa situation ne seroit pas encore désespérée.
Je ne vous dis pas, mademoiselle, combien vos peines m'affligent! je fais mieux que vous plaindre, je souffre autant que vous.
LETTRE X.
M. de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.
Près de l'abbaye du Paradis, ce 9 août.
Tous mes efforts ont été vains; ce que je craignois le plus est arrivé; sans le souvenir de ma femme et de mon enfant, je ne sais si ma raison me suffirait pour supporter l'affreux spectacle de douleur dont je suis témoin. Il paroît que Léonce ne s'étoit pas entièrement confié à ce que je lui avois dit du prétendu départ de Delphine pour Francfort, ou qu'il vouloit du moins s'informer d'elle dans un lieu qu'elle avoit habité long-temps. Hier matin, il partit sans m'en prévenir pour l'abbaye du Paradis; je le sus un quart d'heure après, au moment où je montois moi-même à cheval pour m'y rendre. Je me flattois encore de le rejoindre avant qu'il fût arrivé, et jamais, je crois, on n'a fait une course plus rapide que la mienne. Le soleil commençoit à se lever, je parcourois le plus beau pays du monde sans distinguer un seul objet. J'aperçus enfin Léonce à un quart de lieue de l'abbaye, mais à deux cents pas de moi; je redoublai d'efforts pour l'atteindre, et, comme s'il eût craint que je ne le joignisse, il hâtoit tellement le pas de son cheval, qu'il m'étoit impossible d'approcher de lui, même à la distance de la voix. Enfin, il descendit à la porte de l'abbaye, et dit à l'instant même, ainsi que je l'ai su depuis, qu'il demandoit à parler à une dame qui demeuroit dans le couvent, de la part de mademoiselle d'Albémar. Je ne sais par quel malheureux hasard la tourrière qui se trouvoit là, se rappela que ce nom avoit été souvent prononcé par Delphine; elle monta pour la prévenir que quelqu'un vouloit la voir de la part de mademoiselle d'Albémar; et j'arrivois lorsqu'on disoit à Léonce que la personne qu'il demandoit étoit prête à le recevoir.
Je voulus le retenir au moment où il montoit les premières marches de l'escalier du couvent.—Au nom du ciel! m'écriai-je, écoutez-moi, Léonce, arrêtez!—M'arrêter! dit-il en se retournant vers moi; qui sur la terre oseroit me le proposer?—Daignez m'entendre, répétai-je, vous ne savez pas….—Je sais que Delphine est ici, interrompit-il avec fureur, et que vous vouliez me le cacher! c'en est trop, ne prononcez pas un mot de plus!—Il ouvrit la porte en finissant ces dernières paroles; il n'étoit plus temps de rien essayer, le sort avoit tout décidé.
Comme Léonce entroit dans le parloir, Delphine parut revêtue de son voile noir derrière la fatale grille; à ce spectacle, un tremblement affreux saisit Léonce; il regardoit tour à tour Delphine et moi, avec des yeux dont l'expression appeloit et repoussoit la vérité presque en même temps:—Est-elle religieuse! s'écria-t-il; l'est-elle!—A ces accens, Delphine reconnut Léonce; elle tendit les bras vers lui; il s'élança vers la grille qu'il saisit, qu'il ébranla de ses deux mains, avec une contraction de nerfs impossible à voir sans frémir, et dit avec une voix dont les accens ne sortiront jamais de mon souvenir:—Matilde est morte; Delphine, pouvez-vous être à moi?—Non, lui répondit-elle, mais je puis mourir!—Et elle tomba par terre sans mouvement.
Léonce la considéra quelque temps avec un regard fixe et terrible; puis, se retournant vers moi, il s'appuya sur mon bras et s'assit avec un calme apparent, que démentoit l'affreuse altération de son visage; il se mit à me parler alors, mais il m'étoit impossible de le comprendre, car ses dents frappoient les unes contre les autres avec une grande violence, et ses idées se troubloient tellement, qu'il n'y avoit plus aucun sens dans ce qu'il disoit. Delphine, revenant à elle, fit demander à l'abbesse la permission d'entrer dans la chambre extérieure; madame de Ternan, effrayée de l'arrivée de son neveu, n'osa ni se montrer, ni refuser ce que lui demandoit Delphine. Mon malheureux ami n'entendoit déjà ni ne voyoit plus rien; lorsqu'on ouvrit la grille à Delphine, elle se précipita dans l'instant aux genoux de Léonce, et tint ses mains glacées dans les siennes, en lui prodiguant les noms les plus tendres. Léonce alors, sans revenir tout-à-fait à lui, reconnut cependant son amie, et la prenant dans ses bras, il la pressa sur son coeur avec un mouvement si passionné, des regards tellement enthousiastes, qu'involontairement je levai les mains au ciel pour le prier de les réunir tous les deux! Peut-être m'a-t-il exaucé! Léonce, serrant dans ses mains tremblantes les mains tremblantes de Delphine, et déjà dans le délire de la fièvre qui ne l'a point quitté depuis, lui disoit:—D'où vient donc, mon amie, que tu m'apparois couverte de ce voile? quel présage m'annonce cet habit lugubre? n'est-ce pas avec des parures de fête que notre hymen doit être célébré? Oh! dégage-toi de ces ombres noires qui t'environnent, viens à moi vêtue de blanc, dans tout l'éclat de ta jeunesse et de ta beauté; viens, l'épouse de mon coeur, toi sur qui je repose ma vie. Mais pourquoi pleures-tu sur mon sein? tes larmes me brûlent; quelle est la cause de ta douleur? N'es-tu pas à moi, pour jamais à moi, à moi!…—Sa voix s'affoiblissoit toujours plus; en répétant ces paroles déchirantes, il pencha sa tête sur mon épaule, et perdit absolument connoissance.