Madame de Vernon me dit alors:—Imaginez que dans ce moment même je viens de recevoir une lettre de madame de Mondoville, pour m'apprendre son consentement au mariage, d'après les nouvelles propositions que je lui avois faites! Elle m'annonce en même temps le départ de son fils.—Je serrai une seconde fois madame de Vernon dans mes bras.—Enfin, me dit-elle avec le courage qui lui est propre, occupons-nous de hâter le départ de M. Barton, et soumettons-nous aux événemens.—Il n'y a rien à faire pour mon voyage, dit M. Barton, avec un accent qui exprimait, je crois, une humeur un peu injuste sur le calme apparent de madame de Vernon; madame d'Albémar a bien voulu pourvoir à tout, et je pars.—C'est très-bien, répliqua madame de Vernon, qui s'aperçut du mécontentement de M. Barton; et s'adressant à moi, elle me dit comme à demi-voix:—Quel zèle et quelle affection il témoigne à son élève!—Vous avez remarqué quelquefois que madame de Vernon avoit l'habitude de louer ainsi, comme par distraction et en parlant à un tiers; mais le malheureux Barton n'y donna pas la moindre attention; il étoit bien loin de penser à l'impression que sa douleur pourroit produire sur les autres. S'il lui étoit resté quelque présence d'esprit, c'eût été pour la cacher et non pour s'en parer.
Absorbé dans son inquiétude, il sortit sans dire un mot à madame de Vernon; je le suivis pour le conduire chez moi, où il devoit trouver tout ce qui lui étoit nécessaire pour sa route. Lorsque nous fûmes en voiture, il dit en se parlant à lui-même:—Mon cher Léonce, vos seuls amis, c'est votre malheureux instituteur; c'est aussi votre pauvre mère.—Et se retournant vers moi:—Oui, s'écria-t-il, j'irai nuit et jour pour le rejoindre, peut-être me dira-t-il encore un dernier adieu, et je resterai près de sa tombe pour soigner ses derniers restes, et mériter ainsi d'être enseveli près de lui.—En disant ces mots, cet infortuné vieillard se livroit à un nouvel accès de désespoir,—Madame, me dit-il alors, devant vous je pleure; tout à l'heure j'étois calme; votre bonté ne repoussera pas cette triste preuve de confiance, j'en suis sûr, vous ne la repousserez pas.
Nous arrivâmes chez moi, je pris toutes les précautions que je pus imaginer pour que le voyage de M. Barton fût le plus commode et le plus rapide possible; il fut touché de ces soins, et, prêt à monter en voiture, il me dit:—Madame, s'il vient en mon absence quelques lettres de Bayonne, je n'ose pas dire de Léonce, enfin aussi de Léonce même, ouvrez-les, vous verrez ce qu'il faut faire d'après ces lettres, et vous me l'écrirez à Bordeaux.—N'est-ce pas madame de Vernon, lui dis je, qui devroit….—Non, me répondit-il; madame, permettez-moi de vous répéter que je veux que ce soit vous; hélas! dans ce dernier moment, lorsqu'il n'est que trop probable que jamais je ne vous reverrai, qu'il me soit permis de vous dire une idée, peut-être insensée, que j'avois conçue pour mon malheureux élève. Je ne trouvois point que mademoiselle de Vernon pût lui convenir, et j'osois remarquer en vous tout ce qui s'accordoit le mieux avec son esprit et son âme.—J'allois lui répondre, mais il me serra la main avec une affection paternelle; cette affection me rappelle M. d'Albémar, et jamais je ne l'ai retrouvée sans émotion. Il me dit alors:—Ne vous offensez pas, madame, de cette hardiesse d'un vieillard qui chérit Léonce comme son fils, et que vos bontés ont profondément touché. Hélas! ces douces chimères sont remplacées par la mort! la mort! ah Dieu!—Il se précipita hors de ma chambre, et se jeta au fond de la voiture, dans un accablement qui redoubla ma pitié.
Restée seule, je pus me livrer enfin à la douleur que moi aussi j'éprouvois; je n'avois dû m'occuper que des peines des autres: mais celle que je ressentois n'étoit pas moins vive, quoique la destinée de ce malheureux jeune homme fût étrangère à la mienne. Ma tante et ma cousine le regrettent pour elles, pour le bonheur qu'il devoit leur procurer; moi, que le sort séparoit irrévocablement de lui, je pleure une âme si belle, un être si libéralement doué, périssant ainsi dans les premières années de sa vie. Oui, s'il meurt je lui vouerai un culte dans mon coeur; je croirai l'avoir aimé, l'avoir perdu, et je serai fidèle au souvenir que je garderai de lui; ce sera un sentiment doux, l'objet d'une mélancolie sans amertume. Je demanderai son portrait à M. Barton, et toujours je conserverai cette image comme celle d'un héros de roman dont le modèle n'existe plus. Déjà, depuis quelque temps, je perdois l'espoir de rencontrer celui qui posséderoit toutes les affections de mon coeur; j'en suis sûre maintenant, et cette certitude est tout ce qu'il faut pour vieillir en paix.
Mais peut-être que Léonce vivra; s'il vit, il sera l'époux de Matilde, et plus de chimères alors; mais aussi plus de regrets. Adieu, ma chère Louise; il est possible que dans peu je me réunisse à vous pour toujours.
LETTRE XV.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 22 mai.
J'ai trouvé ce soir plus de charmes que jamais dans l'entretien de madame de Vernon, et cependant, pour la première fois, mon coeur lui a fait un véritable reproche. Quand je vous parle d'elle avec tant de franchise, ma chère Louise, je vous donne la plus grande marque possible de confiance; n'en concluez, je vous prie, rien de défavorable à mon amie. Je puis me tromper sur un tort que mille motifs doivent excuser; mais j'ai sûrement raison, quand je crois que les qualités les plus intimes de l'âme peuvent seules inspirer cette délicatesse parfaite dans les discours et dans les moindres paroles, qui rend la conversation de madame de Vernon si séduisante.
J'avois été douloureusement émue tout le jour; l'image de Léonce me poursuivoit, je n'avois pu fermer l'oeil sans le voir sanglant, blessé, prêt à mourir. Je me le représentois sous les traits les plus touchans, et ce tableau m'arrachoit sans cesse des larmes. J'allai vers huit heures du soir chez madame de Vernon; Matilde avoit passé tout le jour à l'église, et s'étoit couchée en revenant, sans avoir témoigné le moindre désir de s'entretenir avec sa mère; je trouvai donc Sophie seule et assez triste; je l'étois bien plus encore. Nous nous assîmes sur un banc de son jardin, d'abord sans parler; mais bientôt elle s'anima, et me fit passer une heure dans une situation d'âme beaucoup meilleure que je ne pouvois m'y attendre. La douceur, et, pour ainsi dire, la mollesse même de sa conversation, ont je ne sais quelle grâce qui suspendit ma peine. Elle suivoit mes impressions pour les adoucir, elle ne combattoit aucun de mes sentimens, mais elle savoit les modifier à mon insu; j'étois moins triste sans en savoir la cause; mais enfin auprès d'elle je l'étois moins.