Je crois que mon projet a réussi, cependant vous en allez juger; madame d'Albémar m'a particulièrement recommandé de ne vous laisser rien ignorer. J'ai été la voir hier matin.—Léonce va terminer sa vie, lui ai-je dit, sa résolution est irrévocablement prise, voulez-vous le sauver?—Dieu! s'écria-t-elle, comment pouvez-vous me parler ainsi! ai-je un autre espoir que de mourir avec lui? peut-il en exister un autre? que prétendez-vous, en faisant naître en moi des émotions si violentes? laissez-moi périr résignée.—Vous avez fait des voeux, repris-je, sans aucune des formalités ordonnées, ils vous ont été surpris cruellement; je suis fermement convaincu que les scrupules les plus religieux pourroient vous permettre de réclamer votre liberté, si vous en aviez le moyen; ce moyen, je vous l'offre. Il existe un pays, et ce pays, c'est la France, où l'on a brisé par les lois tous les voeux monastiques; venez l'habiter avec Léonce, et, bravant l'un et l'autre d'absurdes préjugés, unissez-vous pour jamais à la face du ciel qui l'approuvera.—Que me proposez-vous? s'écria-t-elle avec un tremblement affreux, puis-je y consentir sans honte? le croyez-vous? seroit-il possible?—Vous souvenez-vous, lui dis-je, qu'il y a près d'un an, lorsque je vous écrivis sur la possibilité du divorce, vous me répondîtes que vous ne connoissiez qu'un devoir, un devoir dont ils dérivoient tous, celui de faire le plus de bien possible, et de ne jamais nuire à qui que ce fût sur la terre; eh bien! je vous le demande, qui faites-vous souffrir en brisant ces voeux insensés que le désespoir seul a pu vous arracher? et vous sauvez Léonce! lui, pour qui vous avez pris la fatale résolution qui vous perd! Ne m'avez-vous pas avoué que l'amour seul vous l'avoit inspirée! eh bien! que l'amour délie les noeuds funestes qu'il a formés!—Quoi! me dit encore Delphine, vous croyez impossible de consoler Léonce, de fortifier assez son âme pour qu'il puisse consacrer sa vie à la gloire et à la vertu? Ne vous embarrassez pas de mon sort, je me sens frappée à mort, je sens que la nature va bientôt venir à mon secours: s'il veut vivre, je pourrai mourir en paix.—Non, lui répondis-je, je ne dois pas vous le cacher, rien ne peut engager Léonce à supporter sa destinée.—Et lui-même, reprit Delphine, accepteroit-il un parti si contraire à ses idées habituelles, à l'opinion, qu'il a toujours profondément respectée?—Les grands malheurs, lui répondis-je, les malheurs réels font disparoître les défauts qui sont l'ouvrage des combinaisons factices de la société; les loisirs et l'agitation du monde irritent les peines de l'imagination; mais aux approches de la mort, on ne sent plus que la vérité; Léonce, prêt à périr, saisira avec transport le moyen secourable qui ferme le tombeau sous ses pas; permettez seulement que je lui donne cet espoir.—Laissez-moi, interrompit Delphine, j'ai besoin de quelques heures pour réfléchir sur l'idée la plus inattendue, sur celle qui bouleverse tout à coup mes esprits. Avant que le jour soit fini, vous aurez ma réponse.—Je la quittai; le soir, elle m'envoya la lettre qu'elle avoit reçue de Léonce, avec la réponse qu'elle m'avoit promise; les voici toutes deux.

Léonce à Delphine.

Delphine, dans le jardin de ta prison, non loin des lieux où tu n'as pas refusé un sombre asile même à ton ennemi, je veux te voir; ne sois pas effrayée, j'ai besoin de quelques momens doux avant le dernier, je ne veux pas cesser de vivre dans la disposition où je suis; il faut que ta voix m'ait attendri; il ne faut pas que mon âme s'exhale dans un moment de fureur; rends-la digne du ciel vers lequel elle va remonter. Infortunée! veux-tu mourir avec moi, le veux-tu? c'est quelque chose qui ressemble au bonheur, que de quitter la vie ensemble; je te donnerai le poignard qu'il faut plonger dans mon coeur; tu le sentiras, ce coeur, à ses palpitations terribles; je guiderai le fer et ta main. Bientôt après tu me suivras… non… attends encore, je le veux; mais qui oseroit exiger de moi que je survécusse à cette rage du destin qui nous sépare, lorsque tant de hasards nous réunissoient! Je reste seul dans cet univers, où rien de ce qui me fut cher n'est plus auprès de moi. Qui maintenant a le secret de mes douleurs? qui a connu ma vie passée? pour qui ne suis-je pas un être nouveau? faudroit-il recommencer l'existence avec un coeur déchiré? je la supportois avec peine, même avant d'avoir souffert; que ferois-je maintenant?

Ah! Delphine, donnons un dernier jour à nous voir, à nous entendre; il y a, crois-moi, beaucoup de douceur dans la mort, je veux la savourer tout entière. Je me fais de ce jour un long avenir; oui, tous les sentimens que l'homme peut éprouver se trouveront réunis, confondus, et quand le soleil se couchera, la nature, qui m'aura laissé goûter toutes les affections les plus tendres, ne sera-t-elle pas quitte envers moi?

Lorsque je te reverrai, je porterai déjà la mort dans mon sein: vers la fin du jour, mes yeux s'obscurciront par degrés; mais les derniers traits que j'apercevrai seront les tiens. Delphine, demain je te dirai tout ce que je pense, dans cette situation sans avenir, sans espérance; mon âme s'épanchera tout entière dans la tienne; je goûterai les délices de l'abandon le plus parfait; les liens de la vie seront brisés d'avance, je n'attendrai plus rien d'elle qu'un dernier jour, une dernière heure d'amour passée près de toi. Delphine, ne crains rien, demain te laissera un doux souvenir; espère demain, au lieu de le redouter. Que la mort de ton amant, ainsi préparée, te paroisse ce qu'elle est pour lui, un heureux moment dans un sort funeste! Adieu.

Delphine à M. de Lebensei.

Voilà sa lettre, monsieur, elle achève de me déterminer; écrivez-lui vos motifs; ce qu'il décidera, je l'accepterai.

J'aurois voulu pouvoir consulter une amie, madame de Cerlebe, que la maladie de son père retient loin de moi depuis plusieurs jours; son esprit n'égale sûrement pas le vôtre; mais elle est femme, et son opinion sur les devoirs d'une femme doit être plus scrupuleuse; n'importe, je m'en remets à vous. Je n'ignore pas cependant à quel malheur je m'expose; il se peut que Léonce condamne ma résolution, et que je sois moins aimée de lui pour l'avoir prise; je préférerois les tourmens les plus affreux à ce danger; mais il s'agit de la vie de Léonce, et non de la mienne, tout disparoît devant cette pensée. Je n'ai pu goûter un moment de repos, depuis qu'un homme que je n'aimois point a péri pour moi, et je serois destinée à donner la mort au plus aimable, au plus généreux des hommes! Non, la honte même, la honte, du moins celle qui n'est point unie aux remords, est plus facile à supporter que le désespoir de ce qu'on aime!

Au fond de mon coeur, je ne me crois point coupable; mais tout m'annonce que je serai jugée ainsi, que j'offense l'opinion dans toute sa force, dans toute sa violence. Il suffira peut-être à Léonce de savoir que je n'ai pas repoussé un tel dessein, pour cesser de m'aimer. Eh bien! néanmoins qu'il sache que je ne l'ai pas repoussé! Si je lui deviens moins chère, il pourra vivre sans moi, je n'aspire qu'à sa vie, tous les sacrifices sont possibles quand il s'agit de le sauver. Demain, il veut mourir; demain, s'éteindroit dans mes bras cette âme héroïque et pure: la dernière fois que je l'ai vu, mes cris, mes pleurs l'ont ranimé, et dans quelques jours il seroit de même étendu sans mouvement à mes pieds, de même, mais pour toujours! Je me dégrade peut-être à ses yeux; mais soit qu'il refuse ou qu'il accepte, il vivra; l'impression qu'il recevra de ce que vous allez lui proposer arrêtera son funeste projet: si je détruis ainsi l'amour de Léonce pour moi, je saurai mourir, mais alors il me survivra; c'est tout ce que je veux. Écrivez-lui donc, j'y consens.

DELPHINE.