En remontant chez moi, j'ai appris les massacres qui ont ensanglanté Paris; tout est douleur, tout est crime! qui a pu se flatter d'être heureux dans ce temps effroyable? Ne vois-tu pas dans l'air quelque chose de sombre, quelques signes, avant-coureurs des événemens funestes? Non, je ne te reverrai plus; écoute-moi… que vais-je te dire? Je pars, eh bien! tu le sais… n'entends-tu pas le reste?….

Notre situation étoit horrible, je rougissois de mes foiblesses sans pouvoir en triompher, tout étoit bouleversé dans nos rapports ensemble. Je te repoussois, toi que j'adore, je repoussois le bonheur sans lequel je ne puis vivre; la douleur alloit faire de moi le plus méprisable insensé, lorsque hier, en écoutant cette musique qui rappeloit les combats, je me suis senti ranimé. J'ai su depuis d'affreuses nouvelles, elles ont achevé de me décider. Dans les combats, les hasards m'appartiennent; et je saurai, quand je voudrai, les diriger sur ma tête. Non, ce n'est qu'au milieu de la guerre que je pouvois soutenir la douleur de te quitter; c'est là que la mort toujours facile, toujours présente, vous aide à supporter quelques derniers jours de vie, consacrés à la gloire; c'est là que j'éprouverai des mouvemens qui soulagent le désespoir même, le sang qu'on doit verser, le péril qui vous menace, l'horreur qui vous environne, et tous ces cris de haine qui suspendent pour un temps les douleurs de l'amour; je serai bien, tant que le glaive sera levé sur moi; je serai mieux encore, quand il aura pénétré jusqu'à mon coeur.

O mon amie! ne crois pas que ma passion pour toi se soit affoiblie dans cette lutte de mon caractère contre mon amour; je n'ai pu les accorder que par le sacrifice de ma vie, ce n'est pas te moins aimer; mais devois-je m'unir à toi sans t'honorer, sans pouvoir repousser loin de toi les traits cruels de la censure publique? Falloit-il éprouver, au milieu du bonheur suprême, un sentiment d'amertume? rougir de soi-même, parce qu'on n'a pas la force de dompter ce sentiment? rougir devant les autres alors qu'ils le devinent? aimer avec idolâtrie, et n'être pas heureux avec ce qu'on aime? t'estimer, t'adorer à l'égal des anges, et te voir flétrie dans l'opinion? garder dans le fond de son âme une peine qu'il aurait fallu te cacher? Ah! cette existence étoit odieuse! De tous les supplices les plus affreux, le plus extraordinaire n'est-il pas de trouver dans son propre coeur un sentiment qui nous sépare de l'objet de notre tendresse? d'avoir en soi l'obstacle, quand tous les autres ont disparu? Malheureux! je souffrois encore pendant que je serrois dans mes bras celle que j'adore, pendant que le feu de l'amour couloit dans mes veines; cependant, après avoir pu devenir ton époux, comment souffrir le jour, en s'accusant de la perte d'un tel sort! comment recommencer cette douleur déjà éprouvée, mais la recommencer en se disant à toutes les heures: si je le veux, elle est à moi, et je m'éloigne d'elle, et je la laisse languir dans une solitude déplorable où son amour pour moi l'a précipitée!—Non, non, ma Delphine, quand ces contrastes, ces inconséquences, ces douleurs opposées se sont emparées d'un malheureux, il faut qu'il meure, car il ne peut ni se décider, ni rester incertain, ni vivre après avoir choisi.

Et toi, mon amie, et toi, quelle douleur je te fais éprouver! quel prix de ta tendresse! Mais déjà le trouble que je n'ai pu cacher n'a-t-il point altéré ton affection pour moi? Ne m'as-tu pas dit que jamais tu n'oublierois le moment fatal, l'instant d'incertitude qui avoit désenchanté notre avenir? Ah! je me suis montré si peu digne de ton amour, que peut-être ce souvenir te consolera de ma perte.

O ma Delphine! crois-mois cependant, je t'ai passionnément aimée; non, jamais, jamais tu n'oublieras cet ami plein de défauts, d'orgueil, de véhémence, mais cet ami qui, du jour où il t'a vue, sentit que seule dans cet univers tu remplissois son âme, et que sa destinée se composeroit de toi seule.

Oh! c'en est donc fait, et ma volonté nous sépare. Puis-je avoir un ennemi plus cruel que moi-même! te ferai-je jamais comprendre comment il se peut que je te quitte et que je t'adore, que je cherche la mort, quand un bonheur tant souhaité m'étoit offert, et que ma passion pour toi soit au comble de sa violence, dans le moment même où cette passion ne peut dompter mon caractère! O toi, si douce et si tendre! toi qui toujours as su lire dans mon coeur, vois au fond de ce coeur les tourmens qui le déchirent, vois ce que je ne puis dire, et ce que je ne puis supporter; et tout coupable qu'il est, prends encore pitié de ton malheureux ami.

Je ne te demande point de regrets trop amers; vis, ange de paix, pour répandre encore sur les malheureux la douce influence de ta bonté; vis, pour que ma dernière pensée retourne à toi, et que mon nom, inconnu sur la terre, tombant un jour sous tes yeux, parmi les listes des morts, obtienne encore quelques larmes, quelques souvenirs qui te rappellent les jours heureux où tu m'aimois, où je me croyois digne de toi! Ah! je pouvois les recommencer encore… Non, je ne le pouvois plus. Un regret étoit un outrage qui auroit profané ton culte et le bonheur… Allons… Adieu; encore une prière, si tu me pardonnes. Oh! la meilleure des femmes! quand je ne serai plus, informe-toi de ma tombe, viens te reposer sur la place où mon coeur sera enseveli; je te sentirai près de moi, et je tressaillerai dans les bras de la mort.

LETTRE XIX.

Delphine à Léonce.

[Cette lettre, écrite le 9 septembre, après le départ de Léonce, ne lui parvint pas.]