Mon estime pour M. de Serbellane s'accrut donc encore, par sa froideur avec M. d'Ervins. Il m'intéressoit aussi par le soin qu'il mettoit à veiller continuellement sur les imprudences de Thérèse. Elle rougissoit et pâlissoit tour à tour quand on prononçoit le nom du Portugal; M. de Serbellane détournoit à l'instant la conversation et protégeoit Thérèse, sans néanmoins la blesser en se montrant indifférent à son amour. Je fus cruellement effrayée de l'état où je la voyois; je la pris à part avant de la quitter, et je lui fis remarquer la délicatesse de la conduite de son ami et l'inconséquence de la sienne.—Je le sais, me répondit-elle, c'est le meilleur et le plus généreux des hommes. Je lui suis bien à charge sans doute, je ferois mieux de délivrer de moi ceux qui m'aiment, d'aller me jeter aux pieds de M. d'Ervins et de lui tout avouer.—En prononçant ces paroles, ses regards se troubloient; je craignis qu'elle ne voulût accomplir ce dessein à l'heure même; je la serrai dans mes bras, et je lui demandai la promesse de s'en remettre entièrement à moi.

—Écoutez, me dit-elle, je suis poursuivie par une crainte qui est, je crois, la principale cause de l'égarement où vous me voyez: je me persuade qu'il se croira obligé de partir sans m'en avertir, ou que mon mari me séparera de lui tout à coup, avant que j'aie pu lui dire adieu. Si vous obtenez de M. de Serbellane le serment qu'il ne s'en ira jamais sans m'en avoir prévenue, et si vous me donnez votre parole de me prêter votre secours pour le voir une heure seulement, une heure, quoi qu'il arrive, avant de le quitter pour toujours, alors je serai plus tranquille; je ne croirai pas, chaque fois qu'il me parlera, que ce sont les derniers mots que j'entendrai jamais de lui; je ne serai pas sans cesse agitée par tout ce que je voudrois lui dire encore, je serai calme.—Eh bien! lui répondis-je avec chaleur, à l'instant même vous allez être satisfaite.—M. d'Ervins parloit à un homme qui l'écoutoit avec la plus grande condescendance, il ne pensoit point à nous: j'appelai M. de Serbellane; il promit solennellement ce que désiroit Thérèse: je l'assurai moi-même aussi que je lui ferois avoir de quelque manière un dernier entretien avec M. de Serbellane, si jamais M. d'Ervins lui défendoit de le revoir. En donnant cette promesse, je ne sais quelle crainte me troubla; mais avant de connoître Léonce, je n'aurois pas seulement pensé qu'un tel engagement pouvoit un jour me compromettre. Je m'applaudis cependant de l'avoir pris, en voyant à quel point il avoit raffermi le coeur de Thérèse; elle m'entendit parler avec résignation des circonstances qui pourroient obliger M. de Serbellane à s'éloigner, et quand je la quittai, elle me parut tranquille. Je n'allai point le soir chez madame de Vernon, il ne m'étoit pas permis de lui confier le secret de Thérèse, je ne pouvois lui parler de Léonce, et comment éloigner d'une conversation intime les idées qui nous dominent? C'est causer avec son amie comme avec les indifférens, chercher des sujets de conversation au lieu de s'abandonner à ce qui nous occupe, et se garder, pour ainsi dire, des pensées et des sentimens dont l'âme est remplie. Il vaut mieux alors ne pas se voir.

Pour vous, ma Louise, à qui je ne veux rien taire, je n'éprouve jamais la moindre gêne en vous écrivant; je m'examine avec vous, je vous prends pour juge de mon coeur, et ma conscience elle-même ne me dit rien que je vous laisse ignorer.

LETTRE XXIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 5 juin.

Je l'ai revu, ma soeur, je l'ai revu: non ce n'est plus l'impression de la pitié, c'est l'estime, l'attrait, tous les sentimens qui auroient assuré le bonheur de ma vie. Ah! qu'ai-je fait! Par quels liens d'amitié, de confiance, me suis-je enchaînée? Mais lui, que pense-t-il? que veut-il? car enfin, pourroit-on le contraindre, s'il n'aimoit pas ma cousine, si…. De quels vains sophismes je cherche à m'appuyer! ne seroit-ce pas pour moi qu'il romproit ce mariage. J'aurois eu l'air de l'assurer par mes dons, et je le ferois manquer par ce qu'on appelleroit ma séduction. Je suis plus riche que Matilde; on pourroit croire que j'ai abusé de cet avantage; enfin, surtout, je blesserois le coeur de madame de Vernon: elle m'accuseroit de manquer à la délicatesse, elle dont l'estime m'est si nécessaire! Mais à quoi servent tous ces raisonnemens, Léonce m'aime-t-il? Léonce se dégageroit-il jamais de la promesse donnée par sa mère? Vous allez juger à quels signes fugitifs j'ai cru deviner son affection. Ah! journée trop heureuse, la première et la dernière peut-être de cette vie d'enchantement, que la merveilleuse puissance d'un sentiment m'a fait connoître pendant quelques heures!

On annonça M. de Mondoville hier chez madame de Vernon; il étoit moins pâle que la première fois que je l'avois vu, mais sa figure conservoit toujours le charme touchant qui m'avoit si vivement attendrie, et le retour de ses forces rendoit plus remarquable ce qu'il y a de noble et de sérieux dans l'expression de ses traits. Il me salua la première, et je me sentis fière de cette marque d'intérêt, comme si les moindres signes de sa faveur marquoient à chaque personne son rang dans la vie. Madame de Vernon le présenta à Matilde, elle rougit; je la trouvai bien belle: cependant, Louise, j'en suis sûre, lorsque Léonce après l'avoir très-froidement observée, se tourna vers moi, ses regards avoient seulement alors toute leur sensibilité naturelle.

M. Barton s'étoit assis à côté de moi sur la terrasse du jardin, Léonce vint se placer près de lui; madame de Vernon lui proposa de passer la soirée chez elle, il y consentit.

J'éprouvai tout à coup dans ce moment une tranquillité délicieuse; il y avoit trois heures devant moi pendant lesquelles j'étois certaine de le voir; sa santé ne me causoit plus d'inquiétude, et je n'étois troublée que par un sentiment trop vif de bonheur. Je causai longtemps avec lui, devant lui, pour lui; le plaisir que je trouvois à cet entretien m'étoit entièrement nouveau; je n'avois considéré la conversation jusqu'à présent que comme une manière de montrer ce que je pouvois avoir d'étendue ou de finesse dans les idées, mais je cherchois avec Léonce des sujets qui tinssent de plus près aux affections de l'âme: nous parlâmes des romans, nous parcourûmes successivement le petit nombre de ceux qui ont pénétré jusqu'aux plus secrètes douleurs des caractères sensibles. J'éprouvois une émotion intérieure qui animoit tous mes discours: mon coeur n'a pas cessé de battre un seul instant, lors même que notre discussion devenoit purement littéraire; mon esprit avoit conservé de l'aisance et de la facilité, mais je sentois mon âme agitée, comme dans les circonstances les plus importantes de la vie, et je ne pouvois le soir me persuader, qu'il ne s'étoit passé autour de moi aucun événement extraordinaire.