Rentrée chez moi, je tremblois, j'éprouvois une terreur secrète, comme si j'avois mis une barrière insurmontable entre Léonce et moi: je réfléchis cependant que la terre que je venois d'assigner à Matilde, serviroit également à faciliter un autre mariage, si l'on pouvoit l'amener à y consentir. Un autre mariage! Ah! puis-je me dissimuler que rien au monde ne consolera jamais personne de la perte de Léonce. Quel art madame de Vernon n'a-t-elle pas employé pour entourer mon coeur par ces liens de délicatesse et de sensibilité qui vous saisissent de partout! Combien elle seroit étonnée si je ne répondois pas à sa confiance! elle a l'air de repousser bien loin d'elle cette crainte. Ah! si du moins elle vouloit me soupçonner! Mais rien, rien ne peut l'y engager; il faudra lui parler, il le faudra, j'y suis résolue; dussé-je tout sacrifier, elle ne doit pas ignorer ce qu'il m'en coûte! Mais ce premier mot qui dira tout, que de douleur j'éprouverai pour le prononcer!
LETTRE XXVI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 20 juin.
Vous êtes bien dangereuse pour moi, ma chère Louise; je vous conjure de me fortifier dans mes cruels combats, et vous m'écrivez une lettre, dans laquelle vous rassemblez tous les motifs que mon coeur pourroit me suggérer, pour me livrer aux sentimens que j'éprouve. Vous voulez me persuader que Matilde ne sera point malheureuse de la perte de Léonce; vous me rappelez que madame de Vernon étoit disposée à s'occuper d'un autre choix, lorsque la vie de Léonce étoit en danger; vous prétendez que j'ai fait assez pour mon amie, en lui prêtant une fois quarante mille livres, et en assurant, par mes dons, la fortune de sa fille: mais vous n'aimez pas madame de Vernon; mais vous ne sentez pas combien l'affection que je lui ai témoignée, le goût vif que j'ai toujours eu pour son esprit et pour son caractère, me rendroient douloureux ce qui pourroit lui déplaire. Je l'aime depuis l'âge de quinze ans, je lui dois les momens les plus agréables de ma vie; tout ce qui tient à elle ébranle fortement mon âme: je me suis accoutumée à croire que son bonheur importoit plus que le mien; il me sembloit que mon âme orageuse n'étoit destinée qu'à souffrir; mais je me flattois du moins que je préserverois de toutes les peines l'être doux et paisible qui se confioit à mon amitié. Je vais perdre six années d'affections et de souvenirs, pour ce sentiment nouveau qui peut-être sera brisé par le caractère de Léonce; je crains déjà même que vous n'en soyez convaincue par ce que je vais vous dire.
Thérèse étoit hier plus tourmentée que jamais: on a commencé à mettre dans la tête de M. d'Ervins, que les opinions politiques de M. de Serbellane étoient très-dangereuses, et qu'il ne convenoit pas à un défenseur de la cour de voir souvent un tel homme. Il le reçoit donc beaucoup plus froidement, et ne l'invite presque plus: Thérèse en est au désespoir, et vouloit m'engager à avoir chez moi tous les jours M. de Serbellane avec elle; je m'y suis refusée; je ne puis protéger une liaison contraire à ses devoirs, je lui donnerai tous les soins qui peuvent consoler son coeur, mais si les circonstances la ramènent dans la route de la morale, je ne repousserai point le secours que la Providence lui donne. Elle a écouté mon refus avec douceur, en me rappelant seulement la promesse que je lui avois faite, si M. de Serbellane étoit obligé de partir; je l'ai confirmée, cette promesse; j'avois quelque embarras de m'être montrée si sévère; hélas! en ai-je encore le droit? Thérèse se livra bientôt après à me peindre tous les sentimens de douleur qui l'agitoient: elle ne savoit pas combien elle me faisoit mal; je lui disois à voix basse quelques mots de calme et de raison, mais j'étois prête à me jeter dans ses bras, à confondre ma douleur avec la sienne, à me livrer avec elle à l'expression du sentiment dont je voulois la défendre; je me retins cependant, je le devois; il faut que je la soutienne encore de ma main mal assurée.
Cet après-midi M. de Serbellane est venu me voir; il m'a parlé de Thérèse, et ce n'est jamais sans attendrissement que je retrouve en lui le touchant mélange d'une protection fraternelle, et de la délicatesse de l'amour. Il avoit encore quelques détails essentiels à me dire; l'heure me pressoit pour me rendre au concert que donnoit madame de Vernon; il me proposa de m'accompagner: il m'est arrivé plusieurs fois de faire des visites avec M. de Serbellane; vous savez que je ne consens point à me gêner pour ces prétendues convenances de société auxquelles on s'astreint si facilement, quand on a véritablement intérêt à dissimuler sa conduite; mais il me vint dans l'esprit que je pourrois déplaire à Léonce, en arrivant avec un jeune homme, et j'hésitois à répondre. M. de Serbellane le remarqua, et me dit:—Est-ce que vous ne voulez pas que j'aille avec vous?—J'étois honteuse de mon embarras; je ne savois que faire de cette apparence de pruderie qui convient si mal à un caractère naturel; et ne pouvant ni dire la vérité, ni me résoudre a me laisser soupçonner d'affectation, j'acceptai la main que m'offroit M. de Serbellane, et nous partîmes ensemble.
J'espérois que Léonce ne seroit point encore chez madame de Vernon; il y étoit déjà: je reconnus en entrant sa voiture dans la cour; un des amis de M. de Serbellane le retint sur l'escalier: je le précédai d'un demi-quart d'heure, et je croyois avoir évité ce que je redoutois; mais au moment où M. de Serbellane entra, madame de Vernon, je ne sais par quel hasard, lui demanda tout haut si nous n'étions pas venus ensemble; il répondit fort simplement que oui. A ce mot Léonce tressaillit, il regarda tour à tour M. de Serbellane et moi, avec l'expression la plus amère, et je ne sus pendant un moment si je n'avois pas tout à craindre. M. de Serbellane remarqua, j'en suis sûre, la colère de Léonce; mais voulant me ménager, il s'assit négligemment à côté d'une femme, dont il ne cessa pas d'avoir l'air fort occupé.
Léonce alla se placer à l'extrémité de la salle, et me regarda d'abord avec un air de dédain: j'étois profondément irritée; et ce mouvement se seroit soutenu, si, tout à coup, une pâleur mortelle couvrant son visage, ne m'avoit rappelé l'état où il étoit, quand je le vis pour la première fois. Le souvenir d'une impression si profonde l'emporta bientôt malgré moi sur mon ressentiment. Léonce s'aperçut que je le regardois, il détourna la tête, et parut faire un effort sur lui-même pour se relever et reprendre à la vie.
Matilde chanta bien, mais froidement; Léonce ne l'applaudit point; le concert continua sans qu'il eût l'air de l'entendre, et sans que l'expression sévère et sombre de son visage s'adoucît un instant. J'étois accablée de tristesse; votre lettre, je l'avoue, avoit un peu affoibli l'idée que je me faisois des obstacles qui me séparaient de Léonce: j'étois arrivée avec cette douce pensée, et Léonce, en me présentant tous les inconvéniens de son caractère, sembloit élever de nouvelles barrières entre nous. Peut-être étoit-il jaloux, peut-être blâmoit-il, de toute la hauteur de ses préjugés à cet égard, une conduite qu'il trouvoit légère: l'un et l'autre pouvoit être vrai, mais je ne savois comment parvenir à m'expliquer avec lui.