Mon sort est décidé, mon cher maître, jamais un autre objet que Delphine n'aura d'empire sur mon coeur: hier au bal, hier elle s'est presque compromise pour moi. Ah! que je la remercie de m'avoir donné des devoirs envers elle! je n'ai plus de doutes, plus d'incertitudes; il ne s'agit plus que d'exécuter ma résolution, et je ne vous consulte que sur les moyens d'y parvenir.

Je serai le 4 juillet à Mondoville; nous concerterons ensemble ce qu'il faut écrire à ma mère; madame de Vernon ne m'a pas encore dit un mot du mariage projeté; à mon retour de Mondoville, je lui parlerai le premier; c'est une femme d'esprit, elle est amie de Delphine: dès qu'elle sera bien assurée de ma résolution, elle la servira. Je ne craignois que la force des engagemens contractés; ma mère a évité de me répondre sur ce sujet; il faut qu'elle n'y croie pas son honneur intéressé; elle n'auroit pas tardé d'un jour à me donner un ordre impérieux, si elle avoit cru sa délicatesse compromise par ma désobéissance. Elle n'insiste dans ses lettres que sur les prétendus défauts de madame d'Albémar: on lui a persuadé qu'elle étoit légère, imprudente; qu'elle compromettoit sans cesse sa réputation, et ne manquoit pas une occasion d'exprimer les opinions les plus contraires à celles qu'on doit chérir et respecter. C'est à vous, mon cher Barton, de faire connoître madame d'Albémar à ma mère; elle vous croira plus que moi.

Sans doute Delphine se fie trop à ses qualités naturelles, et ne s'occupe pas assez de l'impression que sa conduite peut produire sur les autres. Elle a besoin de diriger son esprit vers la connoissance du monde, et de se garantir de son indifférence pour cette opinion publique, sur laquelle les hommes médiocres ont au moins autant d'influence que les hommes supérieurs. Il est possible que nous ayons des défauts entièrement opposés; eh bien! à présent je crois que notre bonheur et nos vertus s'accroîtront par cette différence même; elle soumettra, j'en suis sûr, ses actions à mes désirs, et sa manière de penser affranchira peut-être; la mienne: elle calmera du moins cette, ardente susceptibilité qui m'a déjà fait beaucoup souffrir. Mon ami, tout est bien, tout est bien, si je suis son époux.

Hier enfin…. Mais comment vous raconter ce jour? c'est replonger une âme dans le trouble qui l'égare. Quel sentiment que l'amour! quelle autre vie dans la vie! Il y a dans mon coeur des souvenirs, des pensées si vives de bonheur, que je jouis d'exister chaque fois que je respire. Ah! que mon ennemi m'auroit fait de mal en me tuant! Ma blessure m'inquiète à présent: il m'arrive de craindre qu'elle ne se rouvre; des mouvemens si passionnés m'agitent, que j'éprouve, le croiriez-vous, la peur de mourir avant demain, avant une heure, avant l'instant où je dois la revoir.

Ne pensez pas cependant que je vous exprime l'amour d'un jeune homme, l'amour qu'un sage ami devroit blâmer. Quoique vous vous soyez imposé de ne point contrarier les vues de ma mère, vous désirez qu'elle préfère madame d'Albémar à Matilde. Oui, mon cher maître, votre raison est d'accord avec le choix de votre élève; ne vous en défendez pas. Ah! si vous saviez combien vous m'en êtes plus cher!

J'avois reçu, avant d'aller au bal de madame de Vernon, une réponse de vous sur M. de Serbellane. Vous conveniez que c'étoit l'homme que madame d'Albémar vous avoit toujours paru distinguer le plus; et quoique vous cherchassiez à calmer mon inquiétude, votre lettre l'avoit ranimée. J'arrivai donc au bal de madame de Vernon avec une disposition assez triste; Matilde s'étoit parée d'un habit à l'espagnole, qui relevoit singulièrement la beauté de sa taille et de sa figure: elle ne m'a jamais témoigné de préférence; mais je crus voir une intention aimable pour moi dans le choix de cet habit: je voulus lui parler, et je m'assis près d'elle, après l'avoir engagée à se rapprocher de la porte d'entrée vers laquelle je retournois sans cesse la tête. J'étois si vivement ému par l'impatience de voir arriver Delphine, que je ne pouvois pas même suivre, avec Matilde, cette conversation de bal si facile à conduire.

Tout à coup je sentis un air embaumé; je reconnus le parfum des fleurs que Delphine a coutume de porter, et je tressaillis; elle entra sans me voir: je n'allai pas à l'instant vers elle; je goûtai d'abord le plaisir de la savoir dans le même lieu que moi. Je ménageai avec volupté les délices de la plus heureuse journée de ma vie: je laissai Delphine faire le tour du bal avant de m'approcher d'elle; je remarquai seulement qu'elle cherchoit quelqu'un encore, quoique tout le monde se fût empressé de l'entourer. Elle étoit vêtue d'une simple robe blanche, et ses beaux cheveux étoient rattachés ensemble sans aucun ornement, mais avec une grâce et une variété tout à-fait inimitables. Ah! qu'en la regardant j'étois ingrat pour la parure de Matilde; c'étoit celle de Delphine qu'il falloit choisir. Que me font les souvenirs de l'Espagne? Je ne me rappelle rien, que depuis le jour où j'ai vu madame d'Albémar.

Elle me reconnut dans l'embrasure d'une fenêtre, où j'avois été me placer pour la regarder. Elle eut un mouvement de joie que je ne perdis point; bientôt après elle aperçut Matilde, et son costume la frappa tellement, qu'elle resta debout devant elle, rêveuse, distraite et sans lui parler. Une jeune et jolie Italienne, qu'on nomme madame d'Ervins, aborda Delphine et la pria de la suivre dans le salon à côté. Delphine hésitoit, et j'en suis sûr, pour me parler; cependant madame d'Ervins eut l'air affligée de sa résistance, et Delphine n'hésita plus.

Cet entretien avec madame d'Ervins fut assez long, et je le souffrois impatiemment, lorsque Delphine revint à moi et me dit:—Il est peut-être bien ridicule de vous rendre compte de mes actions sans savoir si vous vous y intéressez; enfin dussiez-vous trouver cette démarche imprudente, vous penserez de mon caractère ce que vous en pensez peut-être déjà, mais vous ne concevrez pas du moins sur moi des soupçons injustes. Un intérêt, qu'il m'est interdit de vous confier, me force à causer quelques instans seule avec M. de Serbellane; cet intérêt est le plus étranger du monde à mes affections personnelles; je connoîtrois bien mal Léonce, s'il pouvoit se méprendre à l'accent de la vérité, et si je n'étois pas sûre de le convaincre, quand j'atteste son estime pour moi, de la sincérité de mes paroles.—La dignité et la simplicité de ce discours me firent une impression profonde: ah! Delphine! quelle seroit votre perfidie, si vous faisiez servir au mensonge tant de charmes qui ne semblent créés que pour rendre plus aimables encore les premiers mouvemens, les affections involontaires, pour réunir enfin dans une même femme les grâces élégantes du monde à toute la simplicité des sentimens naturels!

Quand la conversation de madame d'Albémar avec M. de Serbellane fut terminée, elle revint dans le bal; et M. d'Orsan, ce neveu de madame du Marset, qui a toujours besoin d'occuper de ses talens, parce qu'ils lui tiennent lieu d'esprit, pria Delphine de danser une polonoise, qu'un Russe leur avoit apprise à tous les deux, et dont on étoit très-curieux dans le bal. Delphine fut comme forcée de céder à son importunité, mais il y avoit quelque chose de bien aimable dans les regards qu'elle m'adressa; elle se plaignoit à moi de l'ennui que lui causoit M. d'Orsan; notre intelligence s'étoit établie d'elle-même, son sourire m'associoit à ses observations doucement malicieuses.