Thérèse avoit tout promis; mais ce qui l'occupoit peut-être le plus, c'étoit la parole que je lui avois donnée il y a quinze jours, d'assurer ses derniers adieux; son imagination étoit moins frappée de la crainte d'un duel entre son amant et son mari, que de l'idée qu'elle ne reverroit plus M. de Serbellane; elle s'est jetée à mes pieds pour me conjurer de détourner d'elle une telle douleur. Ces mots terribles que M. d'Ervins a prononcés au bal, ces mots: vous ne le verrez plus, retentissent toujours dans son coeur: en les répétant, elle est dans un tel état, qu'il semble qu'avec ces seules paroles on pourroit lui donner la mort: elle dit que si ce sort jeté sur elle ne s'accomplit pas, si elle revoit encore une fois M. de Serbellane, elle sera sûre que leur séparation ne doit point être éternelle, elle aura la force de supporter son départ; mais que si ce dernier adieu n'est pas accordé, elle ne peut répondre d'y survivre. J'ai voulu détourner son attention; mais elle me répétoit toujours:—Le verrai-je, lui dirai-je encore adieu?—Et mon silence la plongeoit dans un tel désespoir, que j'ai fini par lui promettre que je consentirois à tout ce que voudroit M. de Serbellane; eh bien! dit-elle alors, je suis tranquille, car je lui ai écrit des prières irrésistibles.
Vous trouverez peut-être, ma chère Louise, vous qui êtes un ange de bonté, que je ne devois pas hésiter à satisfaire Thérèse, surtout après l'engagement que j'avois pris antérieurement avec elle. Faut-il vous avouer le sentiment qui me faisoit craindre de consentir à ce qu'elle désiroit? Si Léonce apprend par quelque hasard que j'ai réuni chez moi une femme mariée avec son amant, malgré la défense expresse de son époux, m'approuvera-t-il? Léonce, Léonce! est-il donc devenu ma conscience, et ne suis-je donc plus capable de juger par moi-même ce que la générosité et la pitié peuvent exiger de moi?
En sortant de chez Thérèse, j'allai chez madame de Vernon; Léonce en étoit parti; il m'avoit cherchée chez moi, et s'étoit plaint, à ce que m'a dit Matilde fort naturellement, du temps que je passois chez M. d'Ervins. M. de Fierville me fit alors quelques plaisanteries sur l'emploi de mes heures. Ces plaisanteries me firent tout à coup comprendre qu'il avoit vu sortir M. de Serbellane, à trois heures du matin, de chez moi, le jour du bal. J'en éprouvai une douleur insensée; je ne voyois aucun moyen de me justifier de cette accusation; je frémissois de l'idée que Léonce auroit pu l'entendre. M. de Serbellane arriva dans ce moment, il venoit de chez moi; il me le dit. M. de Fierville sourit encore; ce sourire me parut celui de la malice infernale; mais, au lieu de m'exciter à me défendre, il me glaça d'effroi, et je reçus M. de Serbellane avec une froideur inouïe. Il en fut tellement étonné, qu'il ne pouvoit y croire, et son regard sembloit me dire: mais où êtes-vous, mais que vous est-il arrivé? Sa surprise me rendit à moi-même. Non, Léonce, me répétai-je tout bas, vous pouvez tout sur moi; mais je ne vous sacrifierai pas la bonté, la généreuse bonté, le culte de toute ma vie. Je me décidai alors à prendre M. de Serbellane à part, et lui rendant compte en peu de mots de ce qui s'étoit passé, je lui dis qu'une lettre de Thérèse l'attendoit chez lui, et il partit pour la lire.
Après cet acte de courage et d'honnêteté, car c'étoit moi que je sacrifiois, je voulus tenter de ramener M. de Fierville; je me demandai pourquoi je ne pourrois pas me servir de mon esprit pour écarter des soupçons injustes; mais M. de Fierville étoit calme, et j'étois émue; mais toutes mes paroles se ressentoient de mon trouble, tandis qu'il acéroit de sang-froid toutes les siennes. J'essayai d'être gaie pour montrer combien j'attachois peu de prix à ce qu'il croyoit important; mes plaisanteries étoient contraintes, et l'aisance la plus parfaite rendoit les siennes piquantes. Je revins au sérieux, espérant parvenir de quelque manière à le convaincre; mais il repoussoit par l'ironie l'intérêt trop vif que je ne pouvois cacher. Jamais je n'ai mieux éprouvé qu'il est de certains hommes sur lesquels glissent, pour ainsi dire, les discours et les sentimens les plus propres à faire impression; ils sont occupés à se défendre de la vérité par le persiflage; et comme leur triomphe est de ne pas vous entendre, c'est en vain que vous vous efforcez d'être compris.
Je souffrois beaucoup cependant de mon embarrassante situation, lorsque madame de Vernon vint me délivrer; elle fit quelques plaisanteries à M. de Fierville, qui valoient mieux que les siennes, et l'emmena dans l'embrasure de la fenêtre, en me disant tout bas qu'elle alloit le détromper sur tout ce qui m'inquiétoit, si je la laissois seule avec lui. Je ne puis vous dire, ma chère Louise, combien je fus touchée de cette action, de ce secours accordé dans une véritable détresse. Je serrai la main de madame de Vernon, les larmes aux yeux, et je me promis de la voir demain, pour ne plus conserver un secret qui me pèse; vous saurez donc demain, ma Louise, ce qu'il doit arriver de moi.
LETTRE XXX.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Ce 4 juillet.
J'ai passé un jour très-agité, ma chère Louise, quoique je n'aie pu parvenir encore à parler à madame de Vernon. Il a eu des momens doux, ce jour, mais il m'a laissé de cruelles inquiétudes. En m'éveillant, j'écrivis à madame de Vernon, pour lui demander de me recevoir seule, à l'heure de son déjeûner; et sans lui dire précisément le sujet dont je voulois lui parler, il me semble que je l'indiquois assez clairement. Elle fit attendre mon domestique deux heures, et me le renvoya enfin avec un billet, dans lequel elle s'excusoit de ne pas pouvoir accepter mon offre, et finissoit par ces mots remarquables: Au reste, ma chère Delphine, je lis dans votre coeur aussi bien que vous-même, mais je ne crois pas que ce soit encore le moment de nous parler.
J'ai réfléchi long-temps sur cette phrase, et je ne la comprends pas bien encore. Pourquoi veut-elle éviter cet entretien? Elle m'a dit elle-même, il y a deux jours, qu'elle n'avoit point eu, jusqu'à présent, de conversation avec Léonce, relativement au projet du mariage; auroit-elle deviné mon sentiment pour lui? Seroit-elle assez généreuse, assez sensible pour vouloir rompre cet hymen à cause de moi, et sans m'en parler? Combien j'aurois à rougir d'une si noble conduite! Qu'aurois-je fait pour mériter un si grand sacrifice? Mais si elle en avoit l'idée, comment exposeroit-elle Matilde à voir tous les jours Léonce? Enfin, dans ce doute insupportable, je résolus d'aller chez elle, et de la forcer à m'écouter.