Madame de Vernon ne cessa point de causer avec M. de Fierville, et n'eut pas l'air d'apercevoir ce qui se passoit; je soutins assez bien jusqu'à la fin ce qu'il pouvoit y avoir d'un peu gênant dans le rôle que je m'étois imposé. En sortant de l'appartement de la reine, madame de R. me dit, avec une émotion qui me récompensa mille fois de mon sacrifice:—Généreuse Delphine! vous m'avez donné la seule leçon qui pût faire impression sur moi! Vous m'avez fait aimer la vertu, son courage et son ascendant. Vous apprendrez dans quelques années, qu'à compter de ce jour je ne serai plus la même. Il me faudra long-temps avant de me croire digne de vous voir; mais c'est le but que je me proposerai, c'est l'espoir qui me soutiendra.—je lui pris la main à ces derniers mots, et je la serrai affectueusement. Un sourire amer de madame du Marset, un regard de M. de Fierville m'annoncèrent leur désapprobation; ils parloient tous les deux à Léonce, et je crus voir qu'il étoit péniblement affecté de ce qu'il entendoit: je cherchai des yeux madame de Vernon; elle étoit encore chez la reine. Pendant ce moment d'incertitude, Léonce m'aborda, et me demanda avec assez de sérieux la permission de me voir seule chez moi, dès qu'il auroit reconduit madame de Vernon. J'y consentis par un signe de tête; j'étois trop émue pour parler.
Je retournai chez moi; j'essayai de lire en attendant l'arrivée de Léonce. Mais lorsque trois heures furent sonnées, je me persuadai que madame de Vernon l'avoit retenu, qu'il s'étoit expliqué avec elle, qu'elle avoit intéressé sa délicatesse à tenir les engagemens de sa mère, et qu'il alloit m'écrire pour s'excuser de venir me voir. Un domestique entra pendant que je faisois ces réflexions; il portoit un billet à la main, et je ne doutai pas que ce billet ne fût l'excuse de Léonce. Je le pris sans rien voir; un nuage couvroit mes yeux: mais quand j'aperçus la signature de Thérèse, j'éprouvai une joie bien vive; elle me demandoit de venir le soir chez elle: je répondis que j'irois avec un empressement extrême: je crois que j'étois reconnoissante envers Thérèse, de ce que c'étoit elle qui m'avoit écrit.
Je me rassis avec plus de calme; mais peu de temps après mon inquiétude recommença; j'avois appris depuis une heure à distinguer parfaitement tous les bruits de voiture: je reconnoissois à l'instant celles qui venoient du côté de la maison de madame de Vernon. Quand elles approchoient, je retenois ma respiration pour mieux entendre, et quand elles avoient passé ma porte, je tombois dans le plus pénible abattement. Enfin, une s'arrête, on frappe, on ouvre, et j'aperçois le carrosse bleu de Léonce qui m'étoit si bien connu. Je fus bien honteuse alors de l'état dans lequel j'avois été; il me sembloit que Léonce pouvoit le deviner, et je me hâtai de reprendre un livre, et de me préparer à recevoir comme une visite, avec les formes accoutumées de la société, celui que j'attendois avec un battement de coeur qui soulevoit ma robe sur mon sein.
Léonce enfin parut; l'air en devint plus léger et plus pur. Il commença par me dire que madame de Vernon l'avoit retenu avec une insistance singulière, sans lui parler d'aucun sujet intéressant; mais le rappelant sans cesse pour le charger des commissions les plus indifférentes. Elle doit, lui dis-je, en faisant effort sur moi-même, chercher tous les moyens de vous captiver; vous ne pouvez en être surpris.—Ce n'est pas elle, reprit Léonce avec une expression assez triste, qui peut influer sur mon sort, vous seule exercez cet empire; je ne sais pas si vous vous en servirez pour mon bonheur.—Ce doute m'étonna; je gardai le silence; il continua:—Si j'avois eu la gloire de vous intéresser, ne penseriez-vous pas aux prétextes que vous donnez à la méchanceté; oublieriez-vous le caractère de ma mère, et les obstacles…. Il s'arrêta, et appuya sa tête sur sa main:—Que me reprochez-vous, Léonce? lui dis-je; je veux l'entendre avant de me justifier.—Votre liaison intime avec madame de R.; madame d'Albémar devoit-elle choisir une telle amie?—Je la voyois pour la troisième fois, répondis-je, depuis que je suis à Paris, je n'ai jamais été chez elle, elle n'est jamais venue chez moi.—Quoi! s'écria Léonce, et madame du Marset a osé me dire….—Vous l'avez écoutée; c'est vous qui êtes bien plus coupable.
Ce n'est pas tout encore, ajoutai-je; ne m'avez-vous pas désapprouvée d'avoir été me placer à côté d'elle?—Non, répondit Léonce, je souffrois, mais je ne vous blâmois pas.—Vous souffriez, repris-je avec assez de chaleur, quand je me livrois à un sentiment généreux; ah! Léonce, c'étoit du malheur de cette infortunée qu'il falloit s'affliger, et non de l'heureuse occasion qui me permettoit de la secourir. Sans doute madame de R. a dégradé sa vie; mais pouvons-nous savoir toutes les circonstances qui l'ont perdue? a-t-elle eu pour époux un protecteur, ou un homme indigne d'être aimé? ses parens ont-ils soigné son éducation? le premier objet de son choix a-t-il ménagé sa destinée? n'a-t-il pas flétri dans son coeur toute espérance d'amour, tout sentiment de délicatesse? Ah! de combien de manières le sort des femmes dépend des hommes! d'ailleurs, je ne me vanterai point d'avoir pensé ce matin à la conduite de madame de R., ni à l'indulgence qu'elle peut mériter; j'ai été entraînée vers elle par un mouvement de pitié tout-à-fait irréfléchi. Je n'étois point son juge, et il falloit être plus que son juge pour se refuser à la soulager d'un grand supplice, l'humiliation publique. Ces mêmes femmes qui l'ont outragée, pensez-vous que si elles l'eussent rencontrée seule à la campagne, elles se fussent éloignées d'elle? Non, elles lui auroient parlé; leur indignation vertueuse, se trouvant sans témoins, ne se seroit point réveillée. Que de petitesses vaniteuses et de cruautés froides, dans cette ostentation de vertus, dans ce sacrifice d'une victime humaine, non à la morale, mais à l'orgueil! Écoutez-moi, Léonce, lui dis-je avec enthousiasme, je vous aime, vous le savez, je ne chercherois point à vous le cacher, quand même vous l'ignoreriez encore; loin de moi toutes les ruses du coeur, même les plus innocentes: mais je l'espère, je ne sacrifierai pas à cette affection toute-puissante les qualités que je dois aux chers amis qui ont élevé mon enfance: je braverai le plus grand des dangers pour moi, la crainte de vous déplaire, oui, je le braverai, quand il s'agira de porter quelque consolation à un être malheureux.
Long-temps avant d'avoir fini de parler, j'avois vu sur le visage de Léonce que j'avois triomphé de toutes ses dispositions sévères; mais il se plaisoit à m'entendre, et je continuois, encouragée par ses regards.—Delphine, me dit-il, en me prenant la main, céleste Delphine, il n'est plus temps de vous résister. Qu'importé si nos caractères et nos opinions s'accordent en tout, il n'y a pas dans l'univers une autre femme de la même nature que vous! aucune n'a dans les traits cette empreinte divine que le ciel y a gravée, pour qu'on ne pût jamais vous comparer à personne; cette âme, cette voix, ce regard se sont emparés de mon être; je ne sais quel sera mon sort avec vous, mais sans vous il n'y a plus sur la terre pour moi que des couleurs effacées, des images confuses, des ombres errantes; et rien n'existe, rien n'est animé quand vous n'êtes pas là. Soyez donc, s'écria-t-il en se jetant à mes pieds, soyez donc la compagne de ma destinée, l'ange qui marchera devant moi, pendant les années que je dois encore parcourir. Soignez mon bonheur que je vous livre avec ma vie, ménagez mes défauts; ils naissent, comme mon amour, d'un caractère passionné; et demandez au ciel pour moi, le jour de notre union, que je meure jeune, aimé de vous, sans avoir jamais éprouvé le moindre refroidissement dans cette affection touchante, que votre coeur m'a généreusement accordée.
Ah! Louise, quels sentimens j'éprouvois! je serrois ses mains dans les miennes, je pleurois, je craignois d'interrompre par un seul mot ces paroles enivrantes! Léonce me dit qu'il alloit écrire à sa mère pour lui déclarer formellement son intention, et il sollicita de moi la promesse de m'unir à lui, quelle que fût la réponse d'Espagne, au moment où elle seroit arrivée. Je consentois avec transport au bonheur de ma vie, quand tout à coup je réfléchis que cette demande ne pouvoit s'accorder avec la résolution que j'avois formée de confier mon secret à madame de Vernon, avant d'avoir pris aucun engagement. La délicatesse me faisoit une loi de ne donner aucune réponse décisive, sans lui avoir parlé. Je ne voulus pas dire à Léonce ma résolution à cet égard, dans la crainte de l'irriter; je lui répondis donc, que je lui demandois de n'exiger de moi aucune promesse avant son retour; il recula d'étonnement à ces mots, et sa figure devint très-sombre; j'allois le rassurer, lorsque tout à coup ma porte s'ouvrit, et je vis entrer madame de Vernon, sa fille et M. de Fierville. Je fus extrêmement troublée de leur présence, et je regrettois surtout de n'avoir pu m'expliquer avec Léonce, sur le refus qui l'avoit blessé. Madame de Vernon ne m'observa pas, et s'assit fort simplement, en m'annonçant qu'elle venoit me chercher pour dîner chez elle: Matilde eut un moment d'étonnement lorsqu'elle vit Léonce chez moi; mais cet étonnement se passa sans exciter en elle aucun soupçon: la lenteur de ses idées et leur fixité la préservent de la jalousie.—A propos, me dit madame de Vernon, est-il vrai que M. de Serbellane part après-demain pour le Portugal?—Je rougis à ce mot extrêmement, dans la crainte qu'il ne compromît Thérèse, et je me hâtai de dire qu'il étoit parti ce matin même. Léonce me regarda avec une attention très-vive, puis il tomba dans la rêverie. Je sentis de nouveau le malheur du secret auquel j'étois condamnée, et je tressaillis en moi-même, comme si mon bonheur eût, couru quelque grand hasard. Madame de Vernon me proposa de partir; elle insista, mais foiblement, pour que Léonce vînt chez elle: M. Barton l'attendoit; il refusa. Comme je montois en voiture, il me dit a voix basse, mais avec un ton très-solennel:—N'oubliez pas qu'avec un caractère tel que le mien, un tort du coeur, une dissimulation, détruiroit sans retour et mon bonheur et ma confiance.—Je le regardai pour me plaindre, ne pouvant lui parler entourée comme je l'étois; il m'entendit, me serra la main et s'éloigna; mais depuis une oppression douloureuse ne m'a point quittée.
Il est enfin convenu que demain au soir madame de Vernon me recevra seule. Avant cette heure, Thérèse et son amant se seront rencontrés chez moi; c'est trop pour demain. J'ai vu ce soir Thérèse; elle savoit ma promesse par un mot de M. de Serbellane; je n'aurois pu lui persuader moi-même, quand je l'aurois voulu, que j'étois capable de me rétracter. Son mari croit M. de Serbellane en route; il va demain à Saint-Germain; tout est arrangé d'une manière irrévocable, je suis liée de mille noeuds; mais je l'espère au moins, c'est le dernier secret qui existera jamais entre Léonce et moi. Vous, ma soeur, à qui j'ai tout dit, songez à moi; mon sort sera bientôt décidé.
LETTRE XXXI.
Léonce à sa mère.