Je ne sais par quel mouvement je pris tout à coup un parti, dont l'idée me donna d'abord quelque soulagement. Je résolus d'aller moi-même, couverte d'un voile, à cette église où ils devoient se marier, et d'être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne comprends pas encore quel étoit mon projet; je n'avois pas celui de m'opposer au mariage, d'oser faire un tel scandale; j'espérois, je crois, que je mourrois; ou plutôt, la réflexion ne me guidoit pas: la douleur me poursuivoit, et je fuyois devant elle. Je sortis seule, et tellement enveloppée d'un voile et d'un vêtement blanc, qu'on ne me reconnut point à ma porte; je marchois dans la rue rapidement; je ne sais d'où me venoit tant de force; mais il y avoit sans doute dans ma démarche quelque chose de convulsif, car je voyois ceux qui passoient s'arrêter en me regardant; une agitation intérieure me soutenoit; je craignois de ne pas arriver à temps, j'étois pressée de mon supplice; il me sembloit qu'en atteignant au plus haut degré de la souffrance, quelque chose se briseroit dans ma tête ou dans mon coeur, et qu'alors j'oublierois tout.
J'entrai dans l'église sans avoir repris ma raison; la fraîcheur du lieu me calma pendant quelques instans; il y avoit très-peu de monde; je pus choisir la place que je voulois, et je m'assis derrière une colonne qui me déroboit aux regards; mais cependant, hélas! me permettoit de tout voir. J'aperçus quelques femmes âgées dans le fond de l'église, qui prioient avec recueillement; et comparant le calme de leur situation avec la violence de la mienne, je haïssois ma jeunesse qui donnoit à mon sang cette activité de malheur.
Des instrumens de fête se firent entendre en dehors de l'église; ils annonçoient l'arrivée de Léonce; les orgues bientôt aussi la célébrèrent, et mon coeur seul mêloit le désespoir à tant de joie. Cette musique produisit sur mes sens un effet surnaturel; dans quelque lieu que j'entendisse l'air que l'on a joué, il seroit pour moi comme un chant de mort. Je m'abandonnai, en l'écoutant, à des torrens de larmes, et cette émotion profonde fut un secours du ciel; j'éprouvai tout à coup un mouvement d'exaltation qui soutint mon âme abattue: la pensée de l'Être suprême s'empara de moi: je sentis qu'elle me relevoit à mes propres yeux: Non, me dis-je à moi-même, je ne suis point coupable; et lorsque tout bonheur m'est enlevé, le refuge de ma conscience, le secours d'une Providence miséricordieuse me restera. Je vivrai de larmes; mais aucun remords ne pouvant s'y mêler, je ne verrai dans la mort que le repos. Ah! que j'ai besoin de ce repos!
Je n'avois pas encore osé lever les yeux; mais quand les sons eurent cessé, cette douleur déchirante qu'ils avoient un moment suspendue, me saisit de nouveau; je vis Léonce à la clarté des flambeaux; pour la dernière fois sans doute je le vis! il donnoit la main à Matilde; elle étoit belle, car elle étoit heureuse; et moi, mon visage couvert de pleurs ne pouvoit inspirer que de la pitié.
Léonce, est-ce encore une illusion de mon coeur? Léonce me parut plongé dans la tristesse; ses traits me sembloient altérés, et ses regards erroient dans l'église, comme s'il eût voulu éviter ceux de Matilde. Le prêtre commença ses exhortations, et lorsqu'il se tourna vers Léonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu'il devoit à sa femme, Léonce soupira profondément, et sa tête se baissa sur sa poitrine.
Vous le dirai-je! un instant après je crus le voir qui cherchoit dans l'ombre ma figure appuyée sur la colonne, et je prononçai dans mon égarement ces mots d'une voix basse:—C'étoit à Delphine, Léonce, que cette affection étoit promise; oui, Léonce la devoit à Delphine; elle n'a point cessé de la mériter.—Il se troubla visiblement, quoiqu'il ne pût m'entendre; madame de Vernon se leva pour lui parler; elle se mit entre lui et moi: il s'avança cependant encore pour regarder la colonne; son ombre s'y peignit encore une fois.
J'entendis la question solennelle qui devoit décider de moi, un frissonnement glacé me saisit; je me penchai en avant, j'étendis la main; mais bientôt épouvantée de la sainteté du lieu, du silence universel, de l'éclat que feroit ma présence, je me retirai par un dernier effort, et j'allai tomber sans connoissance derrière la colonne. Je ne sais ce qui s'est passé depuis; je n'ai point entendu le oui fatal; le froid bienfaisant de la mort m'a sauvé cette angoisse.
A dix heures du soir, le gardien de l'église, au moment où il alloit la fermer, s'est aperçu qu'une femme étoit étendue sur le marbre; il m'a relevée, il m'a portée à l'air; enfin, il m'a rendu cette fièvre douloureuse qu'on appelle la vie: je me suis fait conduire chez moi; j'ai trouvé mes gens inquiets, et de quoi, juste ciel! que ne pleuroient-ils de me revoir!
Après trois heures d'une immobilité stupide, j'ai retrouvé la force de vous écrire; Louise, ma seule amie, rappelez-moi près de vous; ils sont tous heureux ici, qu'ai-je à faire dans ce pays de joie? Peut-être les lieux que vous habitez ranimeront-ils en moi les sentimens que j'y ai long-temps éprouvés; une année ne peut-elle se retrancher de la vie? mais un jour, un seul jour! Ah! c'est celui-là qui ne s'effacera point.