Depuis, je me suis occupée de Thérèse; il y avoit quelques jours que je ne l'avois vue: elle passe presque toutes ses heures seule avec un prêtre vénérable qui a pris beaucoup d'ascendant sur elle; son dessein est d'aller à Bordeaux pour arranger ses affaires, lorsqu'elle se croira sûre de n'avoir rien à craindre de la famille de son mari. Comme nous causions ensemble, je reçus des lettres de M. de Serbellane que mon banquier m'envoyoit, parce que c'est sous mon nom qu'il écrit à Thérèse; je les lui remis; elle pleura beaucoup en les lisant et me dit:—Il m'est permis de les recevoir encore, mais dans quelques mois je ne le pourrai plus.—Je voulois qu'elle s'expliquât davantage; elle s'y refusa: je n'osai pas insister. J'ignore par quelles pratiques, par quelles pénitences elle essaie de se consoler; sans partager ses opinions, je n'ai point cherché jusqu'à ce jour à les combattre; qui sait, Louise, s'il n'y a pas des malheurs pour lesquels toutes les idées raisonnables sont insuffisantes?

LETTRE VI.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 6 août.

Je me croyois mieux, ma soeur, la dernière fois que je vous ai écrit; aujourd'hui les circonstances les plus simples, telles qu'il en naîtra chaque jour de semblables, ont rempli mon âme d'amertume: le fond triste et sombre sur lequel repose ma destinée ne peut varier, et cependant ma douleur se renouvelle sous mille formes, et chacune d'elles exige un nouveau combat pour en triompher. Oh! qui pourroit supporter long-temps l'existence à ce prix?

Ce matin un de mes gens m'a apporté de Paris des lettres assez insignifiantes, et la liste des personnes qui sont venues me voir pendant mon absence: je regardais avec distraction ces détails de la société, qui m'intéressent si peu maintenant, lorsqu'une lettre imprimée, que je n'avois point remarquée, attira mon attention; je l'ouvris et j'y vis ces mots: M. Léonce de Mondoville a l'honneur de vous faire part de son mariage avec mademoiselle de Vernon. Le mal que m'a fait cette vaine formalité est insensé; mais tout n'est-il pas folie dans les sensations des malheureux? J'ai été indignée contre Léonce; il me semblent qu'il auroit dû veiller à ce qu'on ne suivît pas l'usage envers moi: je trouvois de l'insulte dans cet envoi d'une annonce à ma porte, comme s'il avoit oublié que c'étoit une sentence de mort qu'il m'adressoit ainsi, par forme de circulaire, sans daigner y joindre je ne sais quel mot de douceur ou de pitié. Je passai la matinée entière dans un sentiment d'irritation inexprimable. Le croiriez-vous? je commençai vingt lettres à Léonce pour m'abandonner à peindre ce qui m'oppressoit; mais je savois, en les écrivant, que je les brûlerois toutes; soyez-en sûre, je le savois: je ne puis répondre des mouvemens qui m'agitent, mais quand il s'agira des actions, ne doutez pas de moi.

Ce jour si péniblement commencé me réservoit encore des impressions plus cruelles: madame de Vernon vint me demander à dîner. Une demi-heure après son arrivée, comme j'étois appuyée sur ma fenêtre, je vis dans mon avenue cette voiture bleue de Léonce qui m'étoit si bien connue; un tremblement affreux me saisit; je crus qu'il venoit avec sa femme accomplir encore son barbare cérémonial: j'étois dans un état d'agitation inexprimable, je regardai madame de Vernon, et ma pâleur l'effraya tellement, qu'elle avança rapidement vers moi pour me soutenir. Elle aperçut alors cette voiture que je regardois fixement, sans pouvoir en détourner les jeux.—C'est ma fille seule, me dit-elle promptement; il n'y sera pas, j'en suis sûre; il ne viendroit pas chez vous.—Ces mots produisirent sur moi les impressions les plus diverses; je respirai de ce qu'il ne venoit pas. L'attente d'une si douloureuse émotion me faisoit éprouver une terreur insupportable; mais je fus couverte de rougeur, en me répétant les paroles de madame de Vernon: il ne viendrait pas chez vous. Elle sait donc qu'il me croit indigne de sa présence, ou qu'il a pitié de ma foiblesse, de l'amour qu'il me croit encore pour lui. Ah! si je le voyois, combien je serois calme, fière, dédaigneuse! Pendant que je cherchois à reprendre quelque force, les deux battans de mon salon s'ouvrirent, et l'on annonça madame de Mondoville.

Louise, c'est ainsi que l'heureuse Delphine se fût appelée, si Thérèse…..Ah! ce n'est pas Thérèse; c'est lui, c'est lui seul! A l'abri de ce nom de Mondoville, si doux, si harmonieux quand il présageoit sa présence; à l'abri de ce nom, Matilde s'avançoit avec fierté, avec confiance; et moi qu'il en a dépouillée, je n'osois lever les regards sur elle, je pouvois à peine me soutenir. Elle m'aborda fort simplement, et ne me parut pas avoir la moindre idée des motifs de mon absence; elle attribua tout à mes soins pour madame d'Ervins, et me parut avoir gagné depuis qu'elle passoit sa vie avec Léonce. Je ne suis pas la rose, dit un poète oriental, mais j'ai habité avec elle. Dieu! que deviendrai-je, moi condamnée à ne plus le revoir!

Une fois, dans la conversation, il me sembla que Matilde avoit pris un geste, un mot familier à Léonce; mon sang s'arrêta tout à coup à ce souvenir, si doux en lui-même, si amer quand c'étoit Matilde qui me le retraçoit. Un des gens de Léonce servoit Matilde à table; tous ces détails de la vie intime me faisoient mal. Si je restois ici, j'éprouverois à chaque instant une douleur nouvelle. Voir sans cesse Matilde, sentir son bonheur goutte à goutte! non, je ne le puis. Quand il falloit m'adresser à elle, lui offrir ce qui se trouvoit sur la table, j'évitois de lui donner aucun nom; madame de Vernon l'appeloit souvent madame de Mondoville, et chaque fois je tressaillois.

Je m'aperçus aisément que madame de Vernon étoit blessée contre sa fille; mais je gardois le silence sur tout ce qui pouvoit amener une conversation animée; à peine pouvois-je articuler les mots les plus insignifians sans me trahir. Enfin, après le dîner, madame de Vernon demanda à Matilde quand son nouvel appartement seroit prêt.—Dans six jours, répondit Matilde; et se retournant vers moi, elle me dit: Je vois bien que cet arrangement déplaît à ma mère, mais je vous en fais juge, ma cousine, n'est-il pas convenable que nous vivions dans des maisons séparées? nos goûts et nos opinions diffèrent extrêmement; ma mère aime le jeu, elle passe une partie de la nuit au milieu du monde, la solitude me convient, et nous serons beaucoup plus heureuses toutes les deux, en nous voyant souvent, mais en n'habitant pas sous le même toit.—Finissons-en sur ce sujet, lui dit madame de Vernon assez vivement; j'aurois modifié mes habitudes avec plaisir, je les aurois même sacrifiées, si je m'étois crue nécessaire à votre bonheur: quant à vos opinions, puisque c'est moi qui ai dirigé votre éducation, il n'y a pas apparence que je ne sache pas ménager une manière de penser que j'ai voulu vous inspirer; mais vous parlez de goûts, d'habitudes, et jamais d'affections; celle que vous avez pour moi, en effet, a bien peu d'ascendant sur votre vie; n'en parlons plus: j'avois encore une illusion, vous venez de me prouver qu'il suffit d'en avoir une, quelque aride que soit d'ailleurs la vie, pour éprouver de la douleur.—Matilde rougit, je serrai la main de madame de Vernon, et nous gardâmes toutes les trois le silence pendant quelques minutes; enfin madame de Vernon le rompit, en demandant à Matilde si elle avoit été voir sa cousine madame de Lebensei.—Je ne pense pas assurement, répondit Matilde, que vous exigiez de moi d'aller voir une femme qui s'est remariée pendant que son premier mari vivoit encore; un pareil scandale ne sera jamais autorisé par ma présence.—Mais son premier mari étoit étranger et protestant, lui répondit madame de Vernon; elle a fait divorce avec lui selon les lois de son pays.—Et sa religion, à elle-même, reprit Matilde, la comptez-vous pour rien? Elle est catholique: pouvoit-elle se croire libre, quand sa religion ne le permettoit pas?—Vous savez, reprit madame de Vernon, que son premier mari étoit un homme très-méprisable; qu'elle aime le second depuis six ans; qu'il lui a rendu des services généreux.—Je ne m'attendois pas, je l'avoue, interrompit Matilde, que ma mère justifieroit la conduite de madame de Lebensei.—Je ne sais si je la justifie, répondit madame de Vernon; mais quand madame de Lebensei auroit commis une faute, la charité chrétienne commanderoit l'indulgence envers elle.—La charité chrétienne, répondit Matilde, est toujours accessible au repentir; mais quand on persiste dans le crime, elle ordonne au moins de s'éloigner des coupables.—Et vous voudriez, ma fille, que madame de Lebensei quittât maintenant M. de Lebensei?—Oui, je le voudrois, s'écria Matilde, car il n'est point, car il ne peut être son mari. On dit de plus que c'est un homme dont les opinions politiques et religieuses ne valent rien; mais je ne m'en mêle point: il est protestant, il est tout simple que sa morale soit fort relâchée. Il n'en est pas de même de madame de Lebensei, elle est catholique, elle est ma parente; je vous le répète, ma conscience ne me permet pas de la voir.—Eh bien, j'irai seule chez elle, répondit madame de Vernon.—Je vous y accompagnerai, ma chère tante, lui dis-je, si vous le permettez.—Aimable Delphine! s'écria madame de Vernon en soupirant! eh bien! nous irons ensemble; elle demeure à deux lieues de chez vous, elle passe sa vie dans la retraite, elle sait combien sa conduite a été, non-seulement blâmée, mais calomniée; elle ne veut point s'exposer à la société qui est très-mal pour elle.—Dites-lui bien, reprit Matilde avec assez de vivacité, que ce n'est point ce qu'on peut dire d'elle qui m'empêche d'aller la voir; je ne suis point soumise à l'opinion, et personne ne sauroit la braver plus volontiers que moi, si le moindre de mes devoirs y étoit intéressé; au premier signe de repentir que donnera madame de Lebensei, je volerai auprès d'elle, et je la servirai de tout mon pouvoir. Matilde, m'écriai-je involontairement, Matilde, croyez-vous qu'on se repente d'avoir épousé ce qu'on aime?—A peine ces mois m'étoient-ils échappés, que je craignis d'avoir attiré son attention sur le sentiment qui me les avoit inspirés; mais je me trompois; elle ne vit dans ces paroles qu'une opinion qui lui parut immorale, et la combattit dans ce sens. Je me tus, elle et sa mère repartirent pour Paris, et je vis ainsi finir une contrainte douloureuse. Mais que de sentimens amers se sont ranimés dans mon coeur! Quelle conduite que celle de Léonce! Il ne me fait pas dire un mot, il ne veut pas me voir, il m'accable de mépris!… Louise, j'ai écrit ce mot; malgré ce qu'il m'en a coûté, j'ai pu l'écrire! car c'est de toute la hauteur de mon âme que je considère l'injustice même de Léonce. Je voudrois cependant, je voudrois au prix de ma misérable vie, qu'il me fût possible de le rencontrer encore une fois par hasard, sans qu'il put me soupçonner de l'avoir recherché. Je saurois alors, soyez-en sûre, je saurois reconquérir son estime; je m'enorgueillis à cette idée; je l'aime peut-être encore; mais ce qui m'est nécessaire surtout, c'est qu'il me rende cette considération à laquelle il a sacrifié son bonheur, oui, son bonheur…. Je valois mieux pour lui que Matilde. Se peut-il qu'un mouvement de regret ne lui inspire pas le besoin de me parler! Louise, ne condamnez pas celle que vous avez élevée; ce souhait, Le ciel m'en est témoin, je ne le forme point pour me livrer aux sentimens les plus criminels. Mais je voudrois du moins refuser de le voir, qu'il le sût, qu'il en souffrît un moment, et qu'il cessât de me croire le plus foible des êtres, le plus indigne de son inflexible caractère. Louise, j'éprouve les douleurs les plus poignantes, et celles que je confie, et celles qui me font mal à développer! Pardonnez-moi si j'y succombe; c'est pour vous seule que je vis encore.