Elle fut si parfaitement aimable pendant la route, qu'elle suspendit un moment l'amertume de mes chagrins. La finesse de son esprit, la délicatesse de ses expressions, un air de douceur et de négligence, qui obtient tout sans rien demander; ce talent de mettre son âme tellement en harmonie avec la vôtre, que vous croyez sentir avec elle, en même temps qu'elle, tout ce que son esprit développe en vous; ces avantages qui n'appartiennent qu'à elle, ne peuvent jamais perdre entièrement leur ascendant. Il me semble impossible, quand je vois madame de Vernon, de ne pas me confier à son amitié; et cependant, dès que je suis loin d'elle, le doute me ressaisit de nouveau: que le coeur humain est bizarre! on a des sentimens que l'on cherche à se justifier, parce qu'on a toujours en soi quelque chose qui les blâme; et l'on cède à de certains agrémens, à de certains esprits, avec une sorte de crainte, qui ajoute peut-être encore à l'attrait qu'ils inspirent et qu'on voudroit combattre.

Ce matin, comme je me levois, ayant passé presque toute la nuit à réfléchir sur l'heureux et doux asile de Cernay, je reçus la lettre que madame de Lebensei m'avoit promis de m'écrire: la voici; jugez, Louise, de ce que j'ai dû souffrir en la lisant.

Madame de Lebensei à madame d'Albémar.

PARMI les sacrifices qui me sont imposés, madame, le seul que j'aurois de la peine à supporter, ce seroit de vous avoir connue, et de ne pas chercher à vous prouver que je ne mérite point l'injustice dont on a voulu me rendre victime. Mettez quelque prix à mes efforts pour obtenir votre approbation; car jusqu'à ce jour, satisfaite de mon bonheur, et fière de mon choix, je n'ai pas fait une démarche pour expliquer ma conduite.

En prenant la résolution de faire divorce avec mon premier mari, et d'épouser quelques années après M. de Lebensei, j'ai parfaitement senti que je me perdois dans le monde, et j'ai formé, dès cet instant, le dessein de n'y jamais reparoître. Lutter contre l'opinion, au milieu de la société, est le plus grand supplice dont je puisse me faire l'idée. Il faut être, ou bien audacieuse, ou bien humble pour s'y exposer. Je n'étois ni l'une ni l'autre, et je compris très-vite qu'une femme qui ne se soumet pas aux préjugés reçus, doit vivre dans la retraite, pour conserver son repos et sa dignité; mais il y a une grande différence entre ce qui est mal en soi, et ce qui ne l'est qu'aux yeux des autres; la solitude aigrit les remords de la conscience, tandis qu'elle console de l'injustice des hommes.

Si j'avois été très-aimable, très-remarquable par la grâce et l'esprit de société, le sacrifice de mes succès m'eût peut-être été pénible; mais j'étois une femme ordinaire dans la conversation, quoique j'eusse une manière de sentir très-forte et très-profonde; je pouvois donc renoncer au monde, sans craindre ces regrets continuels de l'amour-propre, qui troublent tôt ou tard les affections les plus tendres.

Je n'avois point à redouter non plus le réveil des passions exaltées; j'ai de la raison, quoique ma conduite ne soit pas d'accord avec ce qu'on appelle communément ainsi. C'est d'après des réflexions sages et calmes, que j'ai pris un parti qui sort de toutes les règles communes; et rien de ce qui m'a décidée ne peut changer, car c'est d'après mon caractère et celui de Henri que je me suis déterminée.

Les événemens de ma vie sont très-simples et peu multipliés; la suite de mes impressions est le seul intérêt de mon histoire.

Un Hollandois, M. de T., avoit rapporté des colonies une très-grande fortune; il passa quelque temps à Montpellier pour rétablir sa santé. Il se prit, je ne sais pourquoi, d'une passion très-vive pour moi, me demanda, m'obtint, et m'enmena dans son pays, où je ne connoissois personne. Il fallut, à dix-huit ans, rompre avec tous les souvenirs de ma vie. Je voulois m'attacher à mon mari: il y avoit, dans nos esprits et dans nos caractères, une opposition continuelle; il étoit amoureux de moi, parce qu'il me trouvoit jolie: car, d'ailleurs, il sembloit qu'il auroit dû me haïr. Cette espèce d'attachement que je lui inspirois ajoutoit donc encore à mon malheur; car si ma figure ne lui avoit pas été agréable, il se seroit éloigné de moi, et je n'aurois pas senti à chaque instant de la journée les défauts qui me le rendoient insupportable.

Avarice, dureté, entêtement, toutes les bornes de l'esprit et de l'âme se trouvoient en lui. Je me brisois sans cesse contre elles; j'essayois sans cesse un plan quelconque de bonheur, et tous échouoient contre son active et revécue médiocrité.