Les coutumes barbares des sociétés civilisées ont fait de Thérèse, à quatorze ans, l'épouse d'un homme indigne d'elle; la nature, en faisant naître M. d'Ervins vingt-cinq ans avant Thérèse, sembloit avoir pris soin de les séparer; les indignes calculs d'une famille insensible les ont réunis, et Thérèse seroit coupable de m'avoir choisi pour le compagnon de sa vie!
Il est impossible, je le sens, qu'au milieu du monde elle porte le nom de mon épouse; il faut respecter la morale publique qui le défend: elle est souvent inconséquente, cette morale, soit dans ses austérités, soit dans ses indulgences; néanmoins telle qu'elle est, il ne faut pas la braver, car elle tient à quelques vertus dans l'opinion de ceux qui l'adoptent. Mais quel devoir, quel sentiment peut empêcher Thérèse de changer de nom, et d'aller en Amérique m'épouser et s'établir avec moi? Vous trouverez ce projet bien romanesque pour le caractère que vous me connoissez; il m'est inspiré par un sentiment honnête et réfléchi. J'ai fait imprudemment le malheur d'une innocente personne; je dois lui consacrer ma vie, quand cette vie peut lui faire quelque bien. D'ailleurs si la disposition de mon âme me rend peu capable de passions très-vives, elle me rend aussi les sacrifices plus faciles. L'Europe, l'Amérique, tous les pays du monde me sont égaux. Quand une fois on connoît bien les hommes, aucune préférence vive n'est possible pour telle ou telle nation, et l'habitude qui supplée à la préférence n'existe pas en moi, puisque j'ai constamment voyagé; peut-être même est-il assez doux, lorsque l'on n'est point poursuivi par les remords, de rompre tous ces rapports que la durée de la vie vous a fait contracter avec les hommes, de s'affranchir ainsi de cette foule de souvenirs pénibles qui oppressent l'âme, et souvent arrêtent ses élans les plus généreux; je me replacerai au milieu de la nature avec un être aimable qui partagera toutes mes impressions. J'essaierai sur cette terre ce qu'est peut-être la vie à venir, l'oubli de tout, hors le sentiment et la vertu.
Thérèse est beaucoup plus digne qu'aucune autre femme de la destinée que je lui propose; en s'enfermant dans un couvent pendant le reste de ses jours, elle exerce plus de courage pour le malheur, que je ne lui en demande pour le bonheur. Un principe de devoir fortifié par la religion, peut seul, j'en suis sûr, la déterminer à se sacrifier ainsi; mais en quoi consiste-t-il donc ce devoir, à quelle expiation est-elle obligée? Quel bien peut-il résulter pour les morts comme pour les vivans, du malheur qu'elle veut subir? Si elle se croit des torts, ne vaut-il pas mieux les réparer par des vertus actives? Nous emploierons en Amérique la fortune que je possède à des établissemens utiles, à une bienfaisance éclairée: Thérèse n'aura pas rempli, j'en conviens, les devoirs que les hommes lui avoient imposés; mais ceux qu'elle a choisis, mais ceux que son coeur lui permettoit d'accomplir, elle y sera fidèle.
Il faut que je la voie; c'est le seul moyen qui me reste pour la faire renoncer à sa cruelle résolution; toute autre tentative seroit vaine: mes lettres n'ont rien produit, le spectacle seul de ma douleur peut la toucher. Obtenez-moi donc, madame, un sauf-conduit pour passer quinze jours en France. L'envoyé de Toscane le demandera, si vous le désirez; je voulois arriver sans toutes ces précautions misérables, mais j'ai craint pour Thérèse l'éclat que pourroit avoir mon emprisonnement, si la famille de M. d'Ervins l'obtenoit. Je ne doute pas que l'intention de cette famille ne soit de persécuter Thérèse; mais ce ne sont point de semblables motifs qui pourront l'engager à me croire; il n'y a que ma peine qui puisse agir sur elle, et jamais il n'en exista de plus profonde.
Depuis qu'une expérience rapide m'a donné de bonne heure les qualités des vieillards, en me décourageant, comme eux, de l'espérance, je ne fatiguois plus le ciel par la diversité des voeux d'un jeune homme; je ne lui demandois qu'une grâce, c'étoit de n'avoir jamais à me reprocher le malheur d'un autre; car le remords est la seule douleur de l'âme, que le temps et la réflexion n'adoucissent pas. Elle va me poursuivre, cette douleur; c'est en vain que j'avois émoussé la vivacité de tous mes sentimens; la raison aura détruit mon illusion sur les plaisirs, sans adoucir l'âpreté de mes chagrins.
L'image de cette douce, de cette angélique Thérèse, immolant sa jeunesse, ensevelissant elle-même sa destinée, cette image enveloppée des voiles de la mort, me poursuivra jusqu'au tombeau. Vous, madame, qui avez le génie de la bonté, la passion du bien, et tout l'esprit des anges, secourez-moi.
Je vous envoie un ami fidèle qui, après vous avoir remis cette lettre et reçu votre réponse, doit revenir sur les frontières de France, où je l'attendrai. C'est à lui seul que vous voudrez bien donner le sauf-conduit que je désire si ardemment: vous l'obtiendrez, car jamais rien n'a pu être refusé à vos prières, et vous sauverez Thérèse et moi d'un malheur, d'un supplice éternel. Adieu, madame; je me confie à votre bonté, elle ne trompera point mon espoir.
CH. DE SERBELLANE.
P. S. Il importe que madame d'Ervins ne sache pas que mon intention est de revenir en France.