Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 17 septembre au soir.

Léonce m'a écrit pour me demander de me voir, je n'ai point hésité à y consentir; je dirai plus, j'ai regardé comme une faveur du ciel l'occasion qui m'étoit offerte de connoître enfin les torts dont il m'accuse, et d'y répondre avec vérité, peut-être avec hauteur.

Ne vous livrez, ma soeur, à aucune inquiétude, en apprenant que je n'ai pas cédé à vos conseils; Léonce n'est point à craindre pour moi, quels que soient les sentimens qu'il m'exprime; s'il vouloit faire renaître dans mon âme la passion qui m'attachoit à lui; s'il vouloit me rendre méprisable par cet amour même dont il auroit pu faire ma gloire et son bonheur….

—Non, Léonce, non, celle que vous n'avez pas jugée digne d'être votre femme n'accepteroit pas vos regrets, si vous en éprouviez; je ne suis pas comme vous, impitoyable envers des torts de convenance, des fautes apparentes, des actions condamnées par la société, mais que le coeur justifie; je vous montrerai que la véritable vertu a d'autant plus de force sur mon âme, que j'abjure tout autre empire. Cette Delphine que vous croyez si foible, si entraînée, sera courageuse et ferme contre l'affection la plus passionnée de son coeur, contre vous;—oui, je le serai, ma soeur, quoique je donnasse ma vie pour obtenir encore une heure, pendant laquelle je pusse me persuader qu'il m'aime, et qu'il n'est pas l'époux de Matilde.

C'est demain que Léonce doit venir! j'ai eu la force de m'occuper encore aujourd'hui de faire avoir à M. de Serbellane un sauf-conduit pour rentrer en France; il m'avoit écrit pour m'en conjurer, et j'ai trouvé son désir bon et raisonnable; car je crois comme lui qu'il n'existe aucun autre moyen d'empêcher Thérèse de se faire religieuse. Elle ne m'a point encore confié cette funeste résolution; mais M. de Serbellane m'a mandé qu'il la sait d'elle, et toutes mes observations me confirment ce qu'il m'écrit. J'ai donc été à Paris ce matin pour voir l'envoyé de Toscane; il étoit absent, mais comme il doit passer la soirée chez madame de Vernon, je l'ai priée de lui remettre une lettre de moi qui contient ma demande pour M. de Serbellane, et de l'appuyer en la lui donnant. Madame de Vernon réussira tout aussi bien que moi dans cette affaire; et troublée comme je le suis, il m'étoit impossible de paroître au milieu du monde.

Je suis donc revenue ce soir même à Bellerive; il est déjà tard, le jour qui précède demain va finir; l'agitation de mon coeur est violente, et cependant je n'ai pas d'incertitude; il ne peut m'arriver rien de nouveau que plus ou moins de douleur dans un adieu sans espoir. Ma soeur, du haut du ciel, votre frère, mon protecteur, veille sur moi; il ne souffrira pas que Delphine infortunée, mais pure, mais irréprochable, déshonore ses soins, ses bontés, son affection, en se permettant des sentimens coupables! Je ne sais ce que j'éprouve maintenant dans cette émotion de l'attente, qui suspend toutes les puissances de l'âme; mais quand Léonce sera venu, mon âme se relèvera, et dût la vertu m'ordonner de le voir demain pour la dernière fois de ma vie, Louise, j'obéirai.

LETTRE XXIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Ce 18 septembre, à minuit.