Delphine, oh! femme autrefois tant aimée! un enfant m'a-t-il révélé ce que la perfidie la plus noire auroit trouvé l'art de me cacher? La voix des hommes vous avoit accusée; la voix d'un enfant, cette voix du ciel vous auroit-elle justifiée? Écoutez-moi: voici l'instant le plus solennel de votre vie. Je suis lié pour toujours, je le sais; il n'est plus de bonheur pour moi; mais si j'étois seul coupable, et que Delphine fût innocente, mon coeur auroit encore du courage pour souffrir.
Hier j'ai été chez madame d'Ervins: quelque irrité que je fusse, je voulois entendre parler de vous par ceux qui vous aiment. Madame d'Ervins, toujours livrée aux exercices de piété, a refusé de me voir. Isore, sa fille, jouoit dans le jardin; je me suis approché d'elle; on m'avoit dit qu'elle vous aimoit à la folie; je l'ai fait parler de vous, et j'ai vu que l'impression que vous produisez étoit déjà sentie, même à cet âge. Vous l'avouerai-je, enfin? j'ai osé interroger Isore sur vos sentimens: des circonstances inouïes avoient plusieurs fois ranimé et détruit mon espoir; j'en accusois quelquefois confusément l'adresse d'une femme, j'espérai que la candeur d'un enfant déconcerteroit les calculs les plus habiles.
—Madame d'Albémar doit se charger de vous, ai-je dit à Isore; elle vous emmènera sûrement en Toscane.—En Toscane! pourquoi? répondit-elle; je serois bien fâchée d'aller en Italie: c'est lorsque maman a tant aimé ce pays-là que nous avons été si malheureux.—Mais votre mère, lui dis-je, n'a-t-elle pas toujours aimé l'Italie? elle y est née.—Oh! reprit Isore, elle l'avoit quittée si enfant qu'elle ne s'en souvenoit plus; mais M. de Serbellane lui a tout rappelé.—M. de Serbellane vous déplaît-il? continuai-je.—Non, il ne me déplaît pas, répondit Isore; mais depuis qu'il est venu chez maman, elle a toujours pleuré.—Toujours pleuré! répétai-je avec une vive émotion. Et madame d'Albémar, que faisoit-elle alors?—Elle consoloit maman: elle est si bonne!—Oh! sans doute, elle l'est! m'écriai-je.—Et dans ce moment, Delphine, je sentis mon coeur revenir à vous.—Mais cependant, ajoutai-je, elle épousera M. de Serbellane?—M. de Serbellane! interrompit Isore avec la vivacité qu'ont les enfans quand ils croient avoir raison; M. de Serbellane! oh! c'est maman qui l'aimoit, ce n'est pas madame d'Albémar; et puisque maman veut se faire religieuse, elle n'épousera pas M. de Serbellane, et madame d'Albémar n'ira sûrement pas en Italie.—A ces mots, la gouvernante d'Isore la prit brusquement par la main, et l'emmena en lui faisant une sévère réprimande. Je ne prévoyois pas que j'entraînois cet enfant à faire du tort à sa mère; mais ce mot qu'elle m'a dit, grand Dieu! que signifie-t-il? Ce seroit madame d'Ervins qui auroit aimé M. de Serbellane! ce seroit pour la sauver que vous auriez pris aux yeux du monde l'apparence de tous les torts! vous seriez une créature sublime, quand je vous accusois de parjure! et moi, je mériterois…. Non, je ne mériterois pas ce que j'ai souffert.
Cependant comment puis-je le croire? n'ai-je pas une lettre de vous que je tiens de madame de Vernon, dans laquelle vous me dites de m'en rapporter à ce qu'elle me confiera de votre part? N'a-t-elle pas gardé le silence? ne s'est-elle pas embarrassée, comme une amie confuse de vos torts envers moi, lorsque je l'ai interrogée sur les détails que j'avois appris en arrivant à Paris, et qui se répandoient dans la société, à l'occasion de la mort de M. d'Ervins? Ces détails, qui me causoient tous une douleur nouvelle, c'étoient votre attachement pour M. de Serbellane, vos engagemens pris à Bordeaux avec lui, l'instant d'incertitude que mes sentimens pour vous avoient fait naître dans votre âme, la délicatesse qui vous avoit ramenée à votre premier amour, l'obligation où vous étiez de suivre M. de Serbellane, après qu'il s'étoit battu pour vous, et lorsque le séjour de la France lui étoit interdit. Ne m'avez-vous pas dit vous-même qu'il étoit parti, quand il ne l'étoit pas? n'a-t-il pas passé vingt-quatre heures enfermé chez vous?…. Oh! je reprends, en écrivant ces mots, tous les mouvemens que je croyois calmés! M. de Serbellane, à l'instant même où il avoit tué M. d'Ervins, ne vous a-t-il pas nommée? Vos gens, au tribunal, ne vous ont-ils pas citée seule? n'avez-vous pas été chercher le portrait de M. de Serbellane? ne receviez-vous pas sans cesse de ses lettres? avez-vous nié à personne que vous dussiez l'épouser? n'avez-vous pas demandé un sauf-conduit pour lui? Mais si toute cette conduite n'étoit qu'un dévouement continuel à l'amitié, vous seriez bien imprudente, je serois bien malheureux! Mais vous n'auriez pas cessé de m'aimer, et il vaudroit encore la peine de vivre.
Si vous n'avez pas été coupable, si madame de Vernon a su la vérité, si vous l'aviez chargée de me la dire, jamais la fausseté n'a employé des moyens plus infâmes, plus artificieux, mieux combinés. Je serai vengé, si son coeur insensible peut recevoir une blessure, si…. Mais ce n'est pas de son sort que je dois vous occuper.
Qui pourra jamais comprendre ce génie du mal, qui a disposé de moi! Madame de Vernon me remit une lettre de ma mère, qui me conjuroit de tenir la promesse qu'elle avoit donnée de me marier avec Matilde; elle me parloit de vous avec amertume: dans un autre temps, rien de ce qu'elle auroit pu me dire n'auroit fait impression sur moi; mais il me sembloit que sa voix étoit prophétique, et me prédisoit l'événement qui venoit d'anéantir mon sort. Ma mère m'adjuroit, au nom du repos de sa vie, d'accomplir sa promesse; il ne suffisoit pas de mon devoir envers elle pour me condamner au malheur que j'ai subi; il falloit que madame de Vernon s'emparât de mon caractère, avec une habileté que je ne sentis pas alors, mais qui depuis, en souvenir, m'a quelquefois saisi d'un insurmontable effroi.
Il n'y avoit pas un défaut en moi qu'elle n'irritât. Elle vous défendoit avec chaleur, et me blessoit jusqu'au fond de l'âme par sa manière de vous justifier; elle m'exagéroit le tort que vous vous étiez fait dans le monde, en passant pour la cause du duel de M. d'Ervins avec M. de Serbellane, et me proposoit en même temps de vous engager, au nom de mon désespoir, à m'accorder votre main; c'est ainsi qu'elle révoltoit ma fierté. En me rappelant aujourd'hui tous ses discours, il se peut qu'elle ne m'ait pas dit précisément que vous aimiez M. de Serbellane; mais elle a mis, si cela n'est pas, plus de ruse à me le faire croire, qu'il n'en falloit pour le dire. J'éprouvois, en l'écoutant, une contraction inouïe; j'avois le front couvert de sueur, je me promenois à grands pas dans sa chambre, je m'écartois et je me rapprochois d'elle, avide de ses discours, et redoutant leur effet; mon âme étoit fatiguée de cette conversation, comme par une suite de sensations amères, par une longue vie de peines; et cette fatigue cependant ne lassoit point mon agitation; elle me rendoit seulement tous les mouvemens plus douloureux.
Cette femme, je ne sais par quelle puissance, agitoit mes passions comme un instrument qui s'ébranloit à sa volonté; toutes les pensées que je fuyois, elle me les offroit en face; tous les mots qui me faisoient mal, elle les répétoit; et cependant ce n'étoit pas contre elle que j'étois irrité; car il me sembloit toujours qu'elle vouloit me consoler, et que la peine que j'éprouvois n'étoit causée que par des vérités qui lui échappoient, ou qu'elle ne pouvoit réussir à me cacher.
Elle alloit chercher en moi tout ce que je peux avoir d'irritabilité sur tout ce qui tient à l'opinion et à l'honneur, pour me convaincre, sans me le prononcer, que je serois avili, si je montrois encore mon attachement pour une femme publiquement livrée à un autre, ou si seulement je paroissois indifférent au scandale qu'avoit causé la mort de M. d'Ervins. Ce qu'elle disoit pouvoit convenir également aux torts de légèreté (si je ne vous avois crue coupable que de ceux-là), ou aux torts du sentiment; mais je saisissois surtout ce qui aigrissoit ma jalousie. Madame de Vernon a fait de moi ce qu'elle a voulu, non par l'empire des affections, mais en excitant tous les mouvemens amers que le ressentiment peut inspirer. Quel art! si c'est de l'art.
Je n'ai rien encore entrevu que confusément; mais les plus généreuses vertus et les plus vils des crimes ne pourroient-ils pas s'être réunis pour me perdre? Delphine, si cette espérance que je saisis m'a déçu, si l'enfant n'a pas dit la vérité, ne me répondez pas, j'entendrai votre silence, et je retomberai dans l'état dont je suis un moment sorti. Que signifioit une lettre de votre propre main? Comment falloit-il la comprendre? et tous les mystères du jour fatal, des jours qui l'ont précédé, de ceux qui l'ont suivi? Ah! ne me cachez rien, le secret fait tant de mal!