C'est auprès de vous, madame, que je voudrois me justifier. Madame de Vernon m'a reproché d'avoir dit du mal d'elle, et vous me conseillez de la ménager; tous ces mots me paroissent bien étranges, dans un sentiment de la nature de celui que j'avois pour madame de Vernon. Une seule fois j'ai parlé d'elle avec amertume, en m'adressant à une personne qui l'aime beaucoup, et que je rattachois à elle, au lieu de l'en détacher, par la vivacité même qui me donnoit l'air d'avoir tort. Vous n'aimez pas madame de Vernon, et je m'interdis de vous en parler, à vous que je désirerois si vivement éclairer sur les absurdes calomnies dont je suis l'objet.
J'ai reproché à madame de Vernon les services que je lui ai rendus; et tous les services du monde, dit-elle, sont effacés parles reproches. Vous sentez aisément, madame, combien il seroit facile de se dégager ainsi de la reconnoissance. On blesseroit le coeur d'une personne qui se seroit conduite généreusement envers nous; elle s'en plaindroit, et l'on diroit ensuite que toutes ses actions sont effacées par ses paroles. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre madame de Vernon et moi; si je lui ai reproché son ingratitude, c'est celle du coeur dont je l'ai accusée, et c'est en confondant ensemble, en plaçant sur la même ligne le jour où je lui ai serré la main avec tendresse, et celui où j'aurois engagé la moitié de ma fortune pour elle, que j'ai eu le droit de lui rappeler tout ce qui lui a prouvé que je l'aimois.
Je rougis jusqu'au fond de l'âme des autres torts qu'elle m'impute; mais si je les repoussois, ce seroit alors que je serois vraiment blâmable; je nuirois à madame de Vernon, et jusqu'à présent vous voyez que j'ai trouvé le secret de ne nuire qu'à moi-même; je m'en applaudis. Je ne veux pas ménager madame de Vernon par les motifs que vous me présentez; je ne veux point la désarmer, mais je craindrois encore de lui faire du mal. Hélas! elle apprendra bientôt à quel point je l'ai craint!
Mes plaintes contre elle, quand je m'en permets, ont toutes un caractère de sensibilité romanesque qui, vous le savez, n'associera pas les salons de Paris à mon ressentiment. Je ne suis pas indifférente au blâme de la société; mais je ne ferai, pour m'y soustraire, que ce que je ferois pour la satisfaction de ma conscience; la vérité doit nous valoir le suffrage des autres, ou nous apprendre à nous en passer.
Je mettrois peut-être plus de prix à l'opinion, si j'étois unie à la destinée d'un homme qui me fût cher; mais condamnée à vivre seule, à supporter seule mon sort, je n'ai point d'intérêt à me défendre; qui jouiroit de mon triomphe, si je le remportois? et n'est-il pas assez sage de ne point lutter contre la méchanceté des hommes, quand l'on n'a d'autre bien à espérer de ses efforts que quelques douleurs de moins? Cette indifférence sur ce qu'on peut dire de moi m'est beaucoup plus facile maintenant, que je suis résolue à quitter Paris. Je vais m'enfermer pour toujours dans la retraite où vit ma belle-soeur; j'y emporterai le souvenir le plus tendre de vos bontés, et le regret de n'en avoir pas joui plus longtemps.
DELPHINE D'ALBÉMAR.
LETTRE XXXVIII.
Réponse de madame d'Artenas à Delphine,
Fontainebleau, ce 19 novembre.
Vous prenez beaucoup trop vivement, ma chère Delphine, les peines passagères de la vie. Que de candeur, de noblesse et de bonté dans votre lettre! mais que vous êtes encore jeune! Je ne me souviens pas, en vérité, d'avoir eu cette bonne foi dans mon enfance, et je ne suis pourtant, Dieu merci! ni méchante, ni fausse; mais j'ai vécu au milieu, du monde, et je suis détrompée du plaisir d'être dupe.