LETTRE XL.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Fontainebleau, ce 27 novembre.
Ah! mon Dieu! que j'étois loin de prévoir l'événement qui me rappelle à l'instant même à Paris! La pauvre madame de Vernon! il ne me reste plus de traces de mon ressentiment contre elle; je me reproche même…. Je ne sais ce que je me reproche; mais je serai bien malheureuse d'avoir été brouillée avec elle, si je ne puis la revoir encore, la soigner, lui prouver que j'ai tout oublié. Je crains de perdre un moment, même avec vous, ma chère Louise; je vous envoie la lettre de madame de Mondoville, et je pars.
Madame de Mondoville à madame d'Albémar.
Paris, ce 26 novembre.
J'ai à vous annoncer, ma chère cousine, un cruel malheur: cette nuit, ma mère a pris un vomissement de sang qui ne s'est point arrêté pendant plusieurs heures, et que les médecins regardent comme mortel; sa poitrine est déjà très-attaquée depuis plusieurs mois, par des veilles continuelles: l'on croit ce dernier accident sans remède dans son état, et le péril même en paroît extrêmement prochain. Elle avoit tout-à-fait perdu connoissance vers la fin de la nuit; en revenant à elle, elle a fait quelques questions à son médecin; et comprenant parfaitement sa situation, elle lui a dit, avec l'air le plus calme et le plus doux:—J'aurois besoin, monsieur, de trois ou quatre jours pour régler divers intérêts; donnez-moi les remèdes qui peuvent me soutenir: peu importe, comme vous le sentez bien, s'ils conviennent au fond de la maladie; elle est jugée, elle est sans ressources; mais indiquez-moi ce qu'il faut faire pour avoir un peu de force jusqu'à la fin de ma vie, je vous en serai sensiblement obligée.—Alors se retournant vers moi, elle me dit:—C'est pour voir madame d'Albémar, que je souhaite encore de vivre quelques jours; je l'ai rencontrée hier matin partant pour Montpellier; je crois qu'un courrier peut la rejoindre, faites-le partir à l'instant; je connois son coeur, je suis sûre qu'elle n'hésitera pas à revenir; dites-lui seulement mon désir et mon état.—Je crois, comme ma mère, ma chère cousine, que vous êtes trop bonne pour hésiter à satisfaire les voeux d'une femme mourante, quand même, ce que j'ai toujours voulu ignorer, vous croiriez avoir à vous plaindre d'elle. Vous n'avez pas un moment à perdre pour lui donner la satisfaction de vous revoir, et pour contribuer au salut de son âme; car je ne doute pas que, malgré nos différences d'opinion, vous ne vous joigniez à moi pour l'engager à remplir les devoirs sacrés dont dépend son bonheur à venir: c'est le premier intérêt dont je veux vous parler: vous lui ferez plus d'impression que moi, si vous vous joignez à mes instances; vous ne voulez pas, j'en suis sûre, exposer ma pauvre mère à mourir sans avoir reçu les secours de la religion. Je retourne auprès d'elle, et je vous attends impatiemment; sans ma confiance en Dieu, la douleur que je ressens me paroîtroit bien pénible à supporter. Adieu, ma chère cousine; je viens de demander qu'on fit dans mon couvent des prières pour ma mère; je les ai obtenues, j'y joins les miennes; j'espère que vous rendrez les vôtres efficaces, en vous réunissant à moi dans les pieux efforts qui me sont commandés.
LETTRE XLI.
Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 29 novembre.