La dernière scène de la vie de J.-C. semble être destinée surtout à confondre ceux qui croient qu’on a le droit de se tuer pour échapper au malheur. L’effroi de la souffrance s’empara de celui qui s’était volontairement dévoué à la mort des hommes comme à leur vie. Il pria longtemps son Père dans le jardin des oliviers, et les angoisses de la douleur couvraient son front. — Mon Père, s’écria-t-il, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi ! — Trois fois il répéta ce vœu, le visage baigné de larmes. Toutes nos peines avaient passé dans son divin être. Il craignait comme nous les outrages des hommes ; comme nous peut-être il regrettait ceux qu’il chérissait, sa mère et ses disciples ; comme nous, et mieux que nous peut-être, il aimait cette terre féconde et les célestes plaisirs d’une active bienfaisance dont il remerciait son Père chaque jour. Mais ne pouvant écarter le calice qui Lui était destiné, il s’écria : — que ta volonté soit faite, ô mon Père, — et se remit entre les mains de ses ennemis. Que veut-on chercher de plus dans l’Evangile sur la résignation à la douleur et sur le devoir de la supporter avec patience et courage ?
La résignation qu’on obtient par la foi religieuse est un genre de Suicide moral, et c’est en cela qu’il est si contraire au Suicide proprement dit, car le renoncement à soi-même a pour but de se consacrer à ses semblables : et le Suicide causé par le dégoût de la vie n’est que le deuil sanglant du bonheur personnel.
Saint Paul dit : — Celui qui passe sa vie dans les délices est mort en vivant. — A chaque ligne on voit dans les livres saints ce grand malentendu des hommes du temps et de ceux de l’éternité : les premiers placent la vie où les autres voient la mort. Il est donc simple que l’opinion des hommes du temps consacre le Suicide, tandis que celle des hommes de l’éternité exalte le Martyre : car celui qui fonde la morale sur le bonheur qu’elle doit donner sur cette terre hait la vie, quand elle ne réalise pas ce qu’il s’en promettait ; tandis que celui qui fait consister la véritable félicité dans l’émotion intérieure qu’excitent les sentimens et les pensées en communication avec la Divinité, peut être heureux malgré les hommes et, pour ainsi dire, à l’insu même du Sort. Quand les épreuves de l’existence nous ont appris la vanité de nos propres forces et la toute-puissance de Dieu, il s’opère quelquefois dans l’âme une sorte de régénération, dont la douceur est inexprimable. On s’accoutume à se juger soi-même, comme si l’on était un autre : à placer sa conscience en tiers entre ses intérêts personnels et ceux de ses adversaires : on se calme sur son propre sort, certain qu’on ne peut le diriger : on se calme aussi sur son amour-propre, certain que ce n’est pas nous-mêmes, mais le Public qui nous fera notre part : on se calme enfin sur ce qu’il est le plus difficile de supporter, les torts de ses amis, soit en reconnaissant nos propres imperfections, soit en confiant à la tombe de l’être qui nous a le plus aimé, nos pensées les plus intimes : soit enfin en reportant vers le Ciel la sensibilité qu’il nous a donnée. Quelle différence entre cette abnégation religieuse de la lutte terrestre et la fureur qui porte à se détruire pour se délivrer de ce qu’on souffre. Le renoncement à soi-même est en tout l’opposé du Suicide.
D’ailleurs, comment se croit-on assuré d’échapper par le Suicide à la douleur qui nous poursuit ? Quelle certitude les Athées peuvent-ils avoir de l’anéantissement, et les Philosophes du mode d’existence que la nature leur réserve ? Lorsque Socrate enseigna dans la Grèce l’immortalité de l’âme, plusieurs de ses disciples et des penseurs de son temps se donnèrent la mort, avides de goûter cette vie intellectuelle, dont les confuses images du Paganisme ne leur avait point offert l’idée. L’émotion, que dut causer une doctrine si nouvelle, égara les imaginations ardentes ; mais les Chrétiens, à qui les promesses d’une vie future n’ont été faites qu’en y joignant la menace des punitions pour les coupables, les Chrétiens peuvent-ils espérer que le Suicide soit un moyen de s’arracher à la peine qui les dévore ? Si notre âme survit à la mort, le sentiment qui la remplissait tout entière, de quelque nature qu’il soit, n’en fera-t-il plus partie ? Qui de nous sait quel rapport est établi entre les souvenirs de la terre et les jouissances célestes ? Est-ce à nous d’aborder par notre propre résolution sur cette plage inconnue, dont une terreur violente nous repousse ? Comment anéantir, par un caprice de sa volonté, et j’appelle ainsi tout ce qui n’est pas fondé sur un devoir, l’œuvre de Dieu dans nous-mêmes ? Comment déterminer sa mort, quand on n’a rien pu sur sa naissance ? Comment répondre de son sort éternel, lorsque les plus simples actions de cette courte vie ont souvent été pour nous l’occasion d’amers regrets ? Qui peut se croire plus sage et plus fort que la destinée, et lui dire : — c’en est trop ? —
Le Suicide nous soustrait à la Nature aussi bien qu’à son Auteur. La mort naturelle est adoucie presque toujours par l’affaiblissement des forces, et l’exaltation de la vertu nous soutient dans le sacrifice de la vie à ses devoirs. Mais l’homme qui se tue semble arriver avec d’hostiles armes sur l’autre rive du tombeau et délier à lui seul les images de terreur qui sortent des ténèbres.
Ah ! qu’il faut de désespoir pour un tel acte ! Que la pitié, la plus profonde pitié soit accordée à celui qui le commet, mais que du moins l’orgueil humain ne s’y mêle pas ! Que le malheureux ne se croie pas plus homme en étant moins Chrétien, et que l’être qui pense sache toujours où placer la véritable dignité morale de l’homme !
Troisième section.
De la dignité morale de l’homme.
Presque tous les individus tendent ici-bas ou à leur bien-être physique, ou à leur considération dans le monde, et la plupart à tous les deux réunis. Mais la considération consiste pour les uns dans l’ascendant que donnent le pouvoir et la fortune, et pour les autres dans le respect qu’inspirent le talent et la vertu. Ceux qui cherchent le pouvoir et la fortune désirent bien cependant qu’on leur croie des qualités morales et surtout des facultés supérieures ; mais c’est un but secondaire qui doit céder au premier ; car une certaine connaissance dépravée de la race humaine apprend que les solides avantages de cette vie sont ceux qui nous asservissent les intérêts des hommes plus encore que leur estime.
Nous laisserons de côté, comme tout-à-fait étrangers à notre sujet, ceux dont l’ambition a seulement pour but le pouvoir et la fortune : mais nous examinerons avec attention en quoi consiste la dignité morale de l’homme ; et cet examen nous conduira nécessairement à juger l’action d’immoler sa vie sous deux points de vue absolument contraires : le sacrifice inspiré par la vertu, ou le dégoût qui résulte des passions trompées. Nous avons opposé, sous le rapport de la religion, le Martyre au Suicide : nous pouvons de même, sous le rapport de la dignité morale, présenter le contraste du dévouement à ses devoirs avec la révolte contre son sort.