—Je te le promets.

—A l'oeuvre, à présent, paresseux! Vite, et ce houx! Papa doit être levé. Ecoute: n'est-ce pas la cloche du déjeuner qui sonne?

—Oui.

—Dépêchons-nous. Coupe donc les branches plus longues! Mets tes gants si tu crains de te piquer. Ah! voilà ce qui s'appelle un beau bouquet! C'est assez. Viens!

II

«Je tiens ce qui m'est le plus cher, et je
ne serai pas le plus misérable des hommes
si je meurs vous ayant près de moi.»

Sophocle.
(Oedipe à Colone.)

Frileusement blottie au flanc Sud de la montagne, entre un bois de chênes et une forêt de sapins, recouverte de lierre depuis sa base jusqu'aux fines colonnettes de son toit plat, Paradiso, la vieille maison héréditaire des Meydan, avait tout l'aspect d'un nid. Les larges allées de ses jardins montaient et descendaient autour d'elle, traversant les bosquets touffus, s'arrondissant en terrasses aux échappées sur la belle vallée vaudoise de ***. Ses fenêtres dont les vitres nettes, garnies de rideaux frais, scintillaient parmi les mouvantes et vertes draperies, attiraient, accueillantes, comme des regards amis. Un feu, où brûlait une énorme bûche de Noël, se reflétait dans la porte-fenêtre de la pièce du centre, la salle à manger, qui s'ouvrait sur un petit perron de pierre.

Auprès de la table servie, Monsieur Meydan dépouillait le courrier du matin en attendant ses enfants. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, l'air bien plus jeune que son âge. D'épais cheveux blonds, à peine blanchissants, se retournaient en touffe sur un front large, où les soucis, la maladie et la douleur avaient creusé leurs profonds sillons. Des yeux très vifs encore, d'un bleu sombre, semblaient brûler sous des arcades sourcilières avancées. Son visage, d'une douceur presque féminine, avait des teintes de rose passée, avivées aux pommettes. Il était vêtu avec soin d'un coin de feu beige. De sa main amaigrie, il caressait une longue moustache, plus rousse que ses cheveux, bien plantée au-dessus d'une bouche fine et d'un menton ferme, fraîchement rasé.

Issu d'une vieille famille vaudoise ayant du bien, réfugiée jadis en Suède pendant les persécutions religieuses, il tenait de ces différentes origines les contradictions et le charme de sa nature d'artiste, ardente, impressionnable et tendre. Il terminait ses études à Rome lorsqu'il avait rencontré celle qui devait être l'unique amour de sa vie, sa femme, sa «Béatrice», ainsi qu'il l'appelait, belle comme un rêve de poète, aimante et douce, mais d'une santé délicate, et qui avait succombé, jeune encore, aux épreuves de ses trop nombreuses maternités. Avec elle, par elle et pour elle, il avait vécu dans sa maison natale dont elle avait fait un «paradis», au coeur d'un pays merveilleusement beau, n'ayant d'autre occupation que les soins à donner à son vaste domaine, l'étude de la musique, qu'il aimait passionnément et l'éducation de ses enfants dont il semblait être plutôt le frère aîné que le père...