—Trop jeune! elle avait vingt ans! C'est l'âge, au contraire, ou jamais!—allait dire le jeune homme, mais il se tut. Brusquement il se souvenait des vacances de Noël de cette année-là, si assombries par il ne savait quel malaise mystérieux: son frère qui boudait visiblement et donnait de mauvais prétextes pour ne pas venir; Georges, subitement parti pour l'Allemagne, par raison de santé, disait-on; Monsieur Meydan, joyeux comme un homme qui vient d'échapper à un grand danger; enfin, et surtout, Nadine, si différente d'elle-même, triste lorsqu'elle ne se croyait pas observée, d'une gaité exagérée devant le monde. Et maintenant, ce trouble, ce brusque départ, à ce nom...
—Elle l'aime! pensait-il. Elle s'est sacrifiée. Papa ne voit rien, ou... mais ce serait d'un égoïsme monstrueux!
Le déjeuner était fini. Monsieur Meydan, les pieds tournés vers le feu, lisait son journal. Jacques se leva et courut à la chambre de sa soeur. Il frappa, on ne répondit pas. Il tâcha d'ouvrir la porte: elle était fermée à clef.
—C'est cela, je ne me suis pas trompé! Ah! l'héroïque chérie! Que faire, mais que faire? Je donnerais ma vie pour elle... et la savoir ainsi malheureuse...
Nadine, à genoux devant son lit défait, cachait sa tête dans le coussin pour étouffer les sanglots qui ne voulaient pas s'arrêter. Son coeur vaillant, où tant de tristesses s'accumulaient en silence, éclatait enfin. Ce nom si cher, prononcé à ce moment-là, c'était trop. Elle pleurait toutes les larmes que, depuis si longtemps, sans cesse, elle refoulait au fond d'elle-même. Sa force faiblissait subitement; tout lui échappait à la fois. Sa tâche lui semblait manquée, son sacrifice, inutile. Pourquoi avait-elle fait taire son coeur et blessé à jamais cet ami toujours chéri en secret? Pour donner à ce père malade le calme, la paix qu'il lui fallait à tout prix; pour rester auprès de lui et continuer l'oeuvre inachevée, léguée par la chère morte. Or, voici cette paix, ce calme compromis, et avec quelle légèreté, par son frère. Son travail de persuasion, si délicat auprès de lui, avait donc été vain aussi, son influence, nulle!
—J'ai sans doute été lâche, je ne l'ai pas assez grondé, pensait-elle. C'est que Père, quand il se fâche, dépasse toujours la mesure; alors, pour la rétablir... Je ne voudrais pas le rebuter, mon pauvre Jacques! Si on le décourage, je le connais, il ne luttera plus et se perdra tout à fait. Il est faible, étourdi, léger; pourtant son coeur est droit et bon. Il est toujours si repentant! Je ne sais pas, moi, diriger un garçon de cet âge, un homme, déjà! Tant de choses en lui m'échappent! Il n'a que deux ans de moins que moi, après tout! Je ne suis pas sa mère, mais sa soeur, sa camarade. Je ne puis que l'aimer!
Encore si Daniel m'aidait, lui, l'aîné, lui, si intelligent, si fort! Mais il ne peut comprendre les faiblesses des autres; il est trop sévère, aussi; il a des mots cruels qui font d'inguérissables blessures. Et puis, je le sens, il m'en veut d'avoir refusé son ami. Il ne m'écrit pas, il fuit la maison. Il aime tant Georges! Il avait rêvé d'en faire son frère: la déception est grande, je le devine. —Ah! comme je l'adore, pour cette admirable fidélité! Impossible, pourtant, de lui expliquer les choses; il n'admettrait pas mes raisons. Je connais sa logique inflexible: «Un père n'a pas le droit de sacrifier son enfant; avant toute chose, une fille doit suivre la loi de la nature, qui est de se marier, de fonder, à son tour, une famille.» Tout de suite, j'en suis sûre, il avertirait Georges, parlerait à papa, dévoilerait le cher, le douloureux secret, si difficilement gardé. A quoi cela servirait il d'avoir tant combattu, tant souffert!
Ai-je eu tort de refuser le bonheur? Pourquoi l'ai-je fait si brutalement? Ne pouvais-je laisser une porte ouverte à l'espérance? Mais Père, ce jour-là, était si malade, si mortellement inquiet! Je revois sa figure anxieuse: comme elle s'est subitement illuminée, quand je lui ai répondu! A ce moment-là, le sacrifice a été facile. Mais ce «de beaucoup trop jeune» qui l'a comblé de joie, qui lui semblait tout naturel (ne suis-je pas toujours une gamine à ses yeux?) a dû paraître à Georges le plus grossier des prétextes. Ah! je suis habile à faire souffrir, moi, quand je m'en mêle! Ma main est sûre contre moi-même. Il fallait...
Mais que fallait-il?
La jeune fille se leva et prit sur la cheminée une petite photographie jaunie, pâlie, presque effacée, dans un cadre de soie ancienne.