—Ah! c'est une cruelle souffrance de fuir toujours ce qui vous attire tant!

—Mais je ne faisais pas que vous fuir...

—Comment, vous m'avez donc cherchée, vous aussi, parfois?

—Avidement, sur tous les chemins, par toutes les rues. Votre nom montait à mes lèvres, même lorsque je ne croyais pas penser à vous, hantant mes heures d'études, obsédant toutes mes pensées, se substituant sous ma plume aux mots techniques. Chaque robe claire aperçue de loin, chaque jeune silhouette entrevue me faisait battre le coeur.

—Et moi! Que de fois ai-je été en ville sans aucun motif, dans l'espoir seul de vous rencontrer! Un soir d'hiver, à la nuit tombante, j'étais mortellement inquiète de vous; il me semblait que quelque chose vous menaçait. Je venais de terminer mes emplettes; je laissai Federigo avec la voiture devant la poste et je passai devant votre porte. Il n'y avait personne dans l'étroite et sombre rue en pente. La fenêtre de votre cabinet de travail était grande ouverte, vous vous teniez debout près d'elle, regardant anxieusement dehors. Votre buste se dessinait sur le fond éclairé de la pièce: que faisiez-vous là, par ce froid? Vous aviez l'air de m'appeler, de m'attendre, et vous ne m'avez même pas reconnue! Deux jours après votre père mourait subitement.

—Je n'ai aucun souvenir de cela; j'ai tant souffert, depuis! Alors, c'est vrai, vous sentiez que j'allais être malheureux?

—Oui. Et après, comme c'était cruel de ne pouvoir partager votre chagrin, de n'avoir pas le droit de pleurer avec vous!

—Chérie! Si je l'avais su, quel bien cela m'aurait fait! Et moi, savez-vous où je passais mes soirées, l'été, alors qu'on me demandait partout en vain, si bien que le bruit a couru en ville que j'avais une intrigue? Derrière la charmille, à vous écouter faire de la musique, avec votre père. J'arrivais, comme un voleur, par le saut-de-loup du bois.

—Vous étiez là? Je jouais pour vous.

—Je le sentais... Oui, vraiment, il n'y a pas que ce que l'on voit et ce que l'on touche qui soit réel. Viens, plus près...