Jacques s'en aperçut.
—Eh bien, docteur! dit-il tout haut à Georges en s'approchant, comment trouves-tu papa, ce soir?
—Mais beaucoup mieux, je suis très content. Son pouls est excellent, régulier, ferme; cela va parfaitement!
La soirée passa très vite, comme tout ce qui est vraiment bon en ce monde. Le gros voisin, Porchano, congestionné par le dîner, proposa de faire un whist et alla s'installer à la table préparée dans le petit salon contigu avec sa femme, Madame Lelong et Madame Malprat.
«L'Amivetti», comme l'appelaient les enfants autrefois, avait pris Luce sur ses genoux, et caressait tendrement ses cheveux noirs. Maggie s'était assise tout contre lui. Pour parler aux fillettes, il adoucissait sa voix sonore et mettait des diminutifs câlins aux mots de sa langue natale, si douce déjà.
—Chéries, laissez donc ce pauvre «ami» tranquille, dit la soeur aînée.
Le Toscan étendit sa longue main maigre au-devant de Luce, comme pour défendre un trésor menacé, et répondit par un simple mouvement de sa grave tête expressive. Puis, levant ses sombres sourcils, d'un regard il montra le piano à Nadine.
Il avait raison, l'Amivetti, c'était ce qu'il fallait; les coeurs étaient trop émus pour qu'on pût parler. Elle obéit. Monsieur Meydan prit son violoncelle; Georges, debout auprès du piano, tournait les pages. Monsieur Malprat s'installa dans un coin sombre, loin de l'éclat des lampes, et s'apprêta à écouter.
Bientôt, entraînées par le chant divin, l'âme du père et celle de l'enfant n'en firent plus qu'une. La jeune fille disait son amour, sa tendresse filiale, sa joie d'avoir vaincu son coeur et tenu ses promesses envers la grande amie absente, présente, toujours! Lui, Monsieur Meydan, pensait à sa femme, aussi, à l'aurore de leurs tendresses, à son bonheur si elle avait été là, à sa Nadine, précieuse entre tous ses enfants, qu'il perdait et retrouvait à la fois ce soir-là,—à tant de joies, à tant de douleurs si intimement mêlées dans son âme, comme dans toute âme qui a vécu et aimé. La voix profonde, presqu'humaine, du merveilleux instrument chantait cela, et bien d'autres choses encore; elle évoquait ces choses inexprimées, inexprimables que nous entrevoyons et que la musique évoque: ébauches de pensées, intuitions d'au-delà, qui se compléteront, s'expliqueront dans une autre vie.
Jacques, enseveli dans un fauteuil, derrière un paravent, pleurait comme un enfant, sans savoir au juste pourquoi, en une détente de ses nerfs surmenés. Maggie écoutait de toute sa petite âme ardente, les yeux brillants, les lèvres serrées. Luce s'était endormie, sur les genoux de son grand ami. «Carissima[32]», pensait celui-ci, «pauvre petite fille douce et frêle, tu perds ta mère une seconde fois, ce soir. Ta «Grande» sera toujours la plus tendre des soeurs, mais rien qu'une soeur, désormais. Elle aime, elle est aimée, heureuse... l'amour comblé rend égoïste, même les meilleurs: il est à soi-même tout son univers. Elle va perdre ces divinations, ce délicat toucher que seule donne la souffrance profonde».