—Eh bien! quoi? dit-il en s'avançant résolument.
—Quoi? baisse un peu le ton, je te prie. Depuis quand t'en vas-tu lorsque je te fais l'honneur de te parler?
—Depuis aujourd'hui; j'en ai assez, de tes manières et je suis résolu à ne plus les supporter.
—Tu es résolu à ne plus les supporter? Fort bien. Tu auras le fouet, mon bonhomme, tout comme un simple Malabar.
—Le fouet, mon gros poussah? Faudrait m'attraper, d'abord. Je suis plus leste que toi, je sais courir, je connais la brousse et je n'ai pas trop dîné, moi! Oui, oui, appelle tes Canaques, tes condamnés, tes Malabars, crie, tempête, siffle, tu verras comme ils le répondront. Tu as donc oublié qu'ils sont tous à la fête funèbre pour le vieux sacripant, de chef nègre qui vient de mourir? Le feu serait à la baraque qu'ils ne se dérangeraient pas. Ils ne rentreront qu'au jour, une fois l'orgie terminée.
—Je lancerai mes chiens après toi.
—Tes chiens! Ils obéissent mieux à ma voix qu'à la tienne: n'est-ce pas moi qui les nourris? Cesse de caresser ton revolver car le mien partirait comme par hasard et, ce n'est pas pour me vanter, mais je rate rarement mon coup. Donc, pas de manières, plus de patron et d'employé; nous sommes seuls, personne ne peut nous entendre, expliquons-nous.
Voici plus de quinze ans que je te sers, car tu m'as pris tout petit, quand j'arrivais, bien bête et ignorant de mon village. Par tes façons hypocrites, tu m'as tout de suite empaumé. Tu m'as montré le mal, poussé vers le vol et le crime; puis, quand j'ai été aussi bas que toi, tu m'as repoussé du pied, écrasé comme une noix vide; maintenant, tu me méprises, tu me hais.
—Quelle exagération! Tu m'es indifférent. Si ça t'est égal, je m'assiérai pour écouter tes explications qui menacent d'êtres longues. Et puis, parle moins fort, tu troubles ma digestion.
—Oui, je suis moins pour toi que la boue de tes souliers.