—J'en sais rien; j'ai vu que toi. Tu paieras pour les deux. Allons, avance! Et l'oie, ce soir, au réveillon, t'en auras pas, et moi j'en aurai jusque-là, ton morceau et le mien, pardine! Cela te fait bisquer, hein, ventre vide?
Raymond était pâle d'indignation.
—Garde le couteau et mange toute l'oie, si tu veux, dit-il, mais ne dis pas des menteries, ne dis pas que c'est moi qui t'ai lancé le caillou. Ta mère croira que je suis un mauvais coeur, ce qui n'est pas vrai.
—Et le père te caressera l'échine à coups de trique. C'est cela qui te fait peur surtout, avoue-le? Bah! une petite bastonnade rabattra un peu ton caquet, défrisera ta belle perruque, te fera maigrir, car nos monjettes te profitent que tu sois rond et plein comme un barricot.
Les enfants approchaient delà maison, longue bâtisse à un étage dont les quatre fenêtres et la porte s'ouvraient sur un jardin potager, où, entre des carreaux de légumes, se dressaient quelques tiges de soleils, brûlés par la gelée. Une plaie bande de violettes longeait le mur badigeonné de jaune pâle; un cep de vigne s'étendait en tonnelle au-dessus de la porte, servant d'abri, en été, à la cuve pour la lessive. L'étable s'ouvrait dans la cour, de l'autre côté de la maison. Les enfants entrèrent par là. Des poules, des canards mangeaient en caquetant le grain qu'on venait de leur lancer, tandis que Blaireau, paisible et la conscience tranquille, allait s'installer au chaud contre la meule de paille, près du fumier.
La Poupin venait d'arriver. La petite voiture à bras qui lui servait à porter le lait en ville n'était pas encore remisée.
—Te voilà, mauvais sujet, propre à rien, cria le maître, sortant de l'étable où il venait de ramener les vaches. C'est ainsi que tu gagnes le pain que tu manges! Tu vas voir ce qu'il t'en coûte d'aller te balader sur les conches comme un bourgeois, avec les polissons de ton espèce.
Poupin, furieux, s'approchait de l'enfant qui tremblait, lorsque des cris perçants, partis de la maison, l'arrêtèrent.
—Oh!... oh!... hurlait la nourrice, paraissant sur le seuil, la voix changée par l'indignation et la colère, oh! le sans-cour, l'ingrat! Jamais je n'aurais cru cela de lui! Faut que je le voie de mes quittes yeux pour le croire! Tant de malice, à son âge, et contre qui? Contre notre garçon qu'a bu le même lait, qu'a mangé le même pain que lui, quasiment son frère! Il lui a fendu la tête d'un coup de pierre; le voilà marqué pour la vie!
—Le gueux! Attends un peu que je lui fasse passer l'envie de recommencer!... Et le paysan, saisissant une fourche qui traînait, allait en frapper Raymond, mais celui-ci, d'un bond, fut hors de sa portée. Il se mit à courir de toutes ses forces, suivi du bonhomme qui jurait et de Nestor qui, subitement guéri, s'élançait de son côté. Il eût été pris si, brusquement, il n'avait tourné court; en quelques enjambées il disparut derrière la maison, grimpa lestement le long du cep de vigne, entra par une fenêtre et se trouva dans le grenier à fourrage. Il se blottit dans le foin et, immobile, le coeur battant, il attendit. Par la trappe de l'étable restée ouverte, il entendait tout ce qui se disait en bas.