Qui le dira, Seigneur? Vous leur donniez la chance
De croire et de prier alors qu'ils étaient forts.
Vous ont-ils obéi? Hélas! Est-ce qu'on y pense?
Quand on est jeune et gai l'on va, bravant la mort.
Mais elle vient un jour, la terrible ennemie,
Alors il est trop tard pour prier et gémir,
Trop tard... vous êtes sourd, vous éteignez la vie,
Comme on souffle un flambeau quand la nuit va finir.
Pauvre Héloïse, quels vers! Non, ce n'est pas du Victor Hugo! Pourtant ils m'ont bouleversée. N'a-t-elle pas perdu son mari et son fils en mer, tous les deux, «non convertis», comme elle dirait? Quelle profondeur de souffrance ils dévoilent, ces vers maladroits, quels affreux tourments! Je commence à entrevoir ce qui donne à ce vieux visage cet air d'angoisse: ne serait-ce pas la crainte de ne revoir jamais ceux qu'elle a perdus? Elle met dans ses convictions la raideur, l'inflexibilité qu'elle apporte à tout dans sa vie. Sait-elle, oh! sait-elle ce qui s'est passé dans ces âmes d'hommes à l'heure suprême? Qui peut se vanter de connaître le secret des coeurs, d'y suivre le travail de Dieu, si mystérieux, si intime, si profond, si caché, souvent! Qui peut oser dire d'un de ceux pour lesquels le Christ est mort: «il est perdu»?'
Comme j'écrivais ces mots, Héloïse est entrée dans le salon. Elle a froncé les sourcils à la vue des fleurs, du tapis, des coussins, de la lampe, qui changent la physionomie par trop froide de la pièce, mais s'est arrêtée devant les portraits. Elle a pris le tien; sa figure s'est épanouie.